Depuis les élections municipales de mars, la formule « nouvelle France » s’est imposée dans le débat public. Popularisée à l’occasion de la victoire, dans plusieurs communes, de maires descendants de l’immigration, elle suscite tour à tour enthousiasme, ironie, malaise ou franche hostilité. Pour les uns, elle nommerait enfin une transformation profonde du pays. Pour les autres, elle relèverait du slogan militant, de la mise en scène partisane ou d’une lecture identitaire des urnes. Mais si la formule fait autant parler, c’est peut-être d’abord parce qu’elle touche à quelque chose de réel, qu’il faut encore parvenir à nommer correctement.
Ce que la formule dit de juste, c’est que nous avons assisté non pas à l’irruption soudaine d’une France inconnue, mais à l’aboutissement visible d’un processus social de fond engagé depuis plus de vingt ans. Les sciences sociales le documentent avec une constance que le débat public semble ignorer. Les travaux menés à partir de l’enquête « Trajectoires et origines » le montrent sans ambiguïté : une classe moyenne issue de l’immigration postcoloniale s’est constituée, silencieusement, génération après génération, dans les cabinets médicaux, les amphithéâtres, les barreaux, les entreprises. Près de 43 % des fils de deux parents immigrés connaissent une mobilité sociale ascendante par rapport à leurs parents, contre 31 % pour la population majoritaire.
C’est précisément cette constitution progressive et étendue d’une classe moyenne dotée des ressources culturelles, sociales et symboliques nécessaires qui a rendu possible ce qui s’observe aujourd’hui sur la scène politique. Ce qui apparaît sur la scène publique n’est pas une France nouvelle, c’est une France qui franchit enfin la frontière symbolique de la représentation politique. La nouveauté, si nouveauté il y a, est là et nulle part ailleurs : une partie de la France qui était jusqu’ici objet de la politique en devient sujet, les représentés basculent du côté des représentants.
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Source:
www.lemonde.fr




