L’abstention de la France lors du vote sur la résolution de l’ONU reconnaissant la traite transatlantique des esclaves comme le « crime le plus grave contre l’humanité » révèle une réticence profondément ancrée à faire face à l’héritage du colonialisme. Si les responsables invoquent des subtilités juridiques, cette décision reflète une crainte des demandes de réparations qui trouve ses racines dans les compromis de la loi Taubira de 2001.
La défenseuse des droits humains Christine Mirre relie ce déni diplomatique à un schéma plus large d’aveuglement de l’État, établissant des parallèles entre la position de la France sur l’esclavage et sa réponse à la violence systémique contre le peuple Amhara en Ethiopie et les victimes de violences domestiques.Bruxelles — Le 25 mars 2026, la salle plénière de l’Assemblée générale des Nations unies (New York) a résonné d’une proclamation historique. Par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions, l’ONU a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique des esclaves de « crime le plus grave contre l’humanité ». Ce fut un moment d’une profonde importance pour les nations du Sud, marquant l’aboutissement de décennies de plaidoyer mené par l’Union africaine et la Communauté des Caraïbes (CARICOM) sur la scène diplomatique.
Cependant, pour la France, nation qui se targue d’être le berceau des droits de l’homme, ce moment a été marqué par le silence. La France s’est abstenue.Cette hésitation diplomatique ne surgit pas de nulle part. Elle découle d’une tension de longue date au sein de la République française entre ses idéaux universalistes et son histoire de l’esclavage.
Pour comprendre pourquoi Paris s’est distanciée de cet événement historique, il faut aller au-delà des communiqués de presse du moment et examiner les mécanismes juridiques et émotionnels qui régissent la relation de l’État français avec son passé.L’anatomie d’un compromisLa justification officielle avancée par le gouvernement français à l’Assemblée nationale, telle que relayée par le secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, Nicolas Forissier, était de nature technique. Paris a fait valoir que la formulation de la résolution — en particulier l’expression « le crime le plus grave » — risquait de créer une hiérarchie des atrocités incompatible avec le caractère universel des crimes contre l’humanité.Cependant, cette rigidité diplomatique masque une préoccupation plus profonde.
En 2001, la France a fait figure de pionnière en devenant la première nation à reconnaître l’esclavage et la traite négrière comme étant des crimes contre l’humanité par le biais de la loi Taubira. Pourtant, une analyse plus approfondie des débats parlementaires de l’époque révèle que cette reconnaissance était le fruit d’un compromis politique précaire.Les archives montrent que, si le législateur français a accepté de nommer le crime, il a systématiquement supprimé du texte toute mention de réparations ou de responsabilité financière.
Comme l’ont récemment souligné dans *Le Monde* Jean-Marc Ayrault et Aïssata Seck, respectivement président et directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, la loi a apporté la « vérité » aux historiens, mais a refusé la « justice » aux victimes.L’abstention de la France en 2026 est le résultat direct de cette crainte vieille de 25 ans.
En s’abstenant, l’État français tente de contrôler le récit. Il accepte le diagnostic historique, mais rejette la prescription juridique. Le gouvernement craint que voter en faveur d’une résolution de l’ONU appelant explicitement à un « dialogue sur les réparations », comme le fait le texte ghanéen, n’affaiblisse sa défense face à d’éventuelles demandes d’indemnisation.Ce calcul diplomatique a provoqué un tollé dans les territoires d’outre-mer français, où l’histoire de l’esclavage n’est pas un sujet académique, mais une mémoire vivante.
À l’Assemblée nationale, l’incrédulité régnait. Max Mathiasin, député de la Guadeloupe, a dénoncé cette abstention comme une « occasion manquée ». Il a été rejoint par un concert de voix venues de la Martinique et de la Guyane, dont celle du sénateur Victorin Lurel, qui a accusé le gouvernement d’un « échec moral et historique ».La réaction des médias a reflété cette fracture.
Alors que des publications telles que Le Figaro remettaient en question la validité de la qualification de ces actes en tant que crimes historiques et mettaient en avant le rôle des élites africaines dans la traite négrière, la presse d’outre-mer et la Gauche se sont généralement senties trahies. Les détracteurs ont fait valoir qu’en refusant de signer le texte, la France s’isolait de la communauté caribéenne alors même qu’elle cherchait à renforcer ses liens avec le continent.Un héritage de mémoire : le point de vue de Christine Mirre. Quand la loi porte atteinte à la mémoire du passéAu milieu de la cacophonie des déclarations politiques, le point de vue des personnes œuvrant dans le domaine des droits humains permet de mieux saisir les implications de cette abstention.
Christine Mirre, directrice de la CAP LC (Coordination des Associations et des Particuliers pour la Liberté de Conscience) et représentante de la CAP LC auprès de l’ONU, a suivi le vote avec un intérêt particulier. Abordant ces débats et cette résolution avec un regard professionnel, au fait des mécanismes des droits de l’homme, refusant de se présenter comme une victime elle a fait preuve de lucidité quant à son implication subjective, qui a façonné la personne qu’elle est aujourd’hui en raison de son histoire familiale.La présence de Christine Mirre à l’ONU n’est pas une coïncidence. Dans son travail de défense des droits de l’homme, son histoire et son héritage façonnent son identité, et elle met en avant un héritage aussi complexe que l’histoire des Caraïbes elle-même. L’histoire de sa famille est un microcosme de l’histoire de la Guadeloupe.La famille Mirre peut retracer son ascendance jusqu’en 1664 dans l’archipel des Saintes, où Jean Le Mire figure dans le registre de recensement aux côtés de son épouse, de ses deux enfants, d’un esclave « nègre » et d’un domestique. Au fil des siècles, la famille a laissé une empreinte indélébile sur la géographie des îles, comme en témoigne encore aujourd’hui l’existence d’une « Anse à Mirre ». Comme beaucoup de familles créoles, leur histoire défie les dichotomies simplistes.
Les premières générations de colons possédaient des esclaves et faisaient partie de l’économie brutale des îles sucrières. Une partie de la famille s’est installée sur l’île de La Désirade. Au fil du temps, en raison des relations inégales entre colons et esclaves, la famille a eu des enfants de couleur qui ont acquis le statut de « personnes de couleur libres » à l’abolition du système esclavagiste vers 1848.Des archives du XIXe siècle montrent que des membres de la famille, tels que Montrose Mirre, fils de Jean Bontan Mirre et de l’esclave Adélaïde Cocote affranchie en 1833, ont par la suite été reconnus comme « personnes de couleur libres ».
Ce double héritage — celui d’être à la fois descendante de colons propriétaires d’esclaves et d’esclaves — confère à Christine Mirre une perspective unique. Elle peut en saisir toute la complexité dans sa chair et son sang.Double punitionPour Christine Mirre, l’abstention n’est pas seulement une manœuvre diplomatique ; c’est la poursuite d’un déni structurel.« Lorsque l’État refuse de voter en faveur d’un texte appelant à des réparations, il nous dit que notre passé, en tant être humain déshumanisé, n’est reconnu que tant qu’il reste abstrait », explique-t-elle. « Mais dès que nous demandons des mécanismes concrets pour faire face à l’héritage de cette souffrance, la porte se referme brusquement. » En termes mesurés mais résolus, elle explique ce qu’elle appelle la « double punition » à laquelle sont confrontés les descendants de l’esclavage.
La première punition était le crime lui-même : déracinement forcé, exploitation et déni de l’identité. La seconde est le refus de l’État de reconnaître pleinement l’impact durable de ce traumatisme.Le travail de Christine Mirre aux Nations unies se concentre en particulier sur les crises les plus graves en matière de droits humains. Elle a été l’une des premières à tirer la sonnette d’alarme sur la persécution de la communauté amhara en Éthiopie et sur l’impact dévastateur du conflit en cours au Soudan, en particulier sur les femmes. Elle applique le même examen rigoureux à son propre pays. Par l’intermédiaire de CAP LC, elle a mis en lumière les défaillances de l’État français en soumettant à l’ONU des rapports accablants sur les violences policières et les obstacles institutionnels qui empêchent les victimes d’inceste et de violences domestiques d’accéder à la justice.
Pour Christine Mirre, le schéma est le même. La même cécité diplomatique qui minimise les souffrances des Amharas ou des femmes soudanaises entre en jeu lorsque la France refuse de faire face à son histoire de l’esclavage. Cette abstention n’est pas un acte isolé, mais symptomatique d’un État qui peine à reconnaître la violence systémique, que ce soit dans la Corne de l’Afrique ou sur le sol français. C’est une amnésie délibérée qui dure depuis 25 ans.Le caractère inéluctable de la mémoireLe refus de la France de voter en faveur de la résolution de l’ONU est révélateur d’un malaise plus profond. Il met en lumière une nation qui est toujours aux prises avec son héritage esclavagiste et qui est incapable de concilier son image de république universaliste avec les crimes de son passé.
Bien que significatives, les prises de position politiques des députés préoccupés par le passé négrier de la France se heurtent souvent à un mur. Ce mur n’a pas été érigé hier. Il a été construit il y a 25 ans, lorsque le Parlement français a décidé que la vérité et la justice pouvaient être dissociées.Pour les défenseurs des droits humains tels que Christine Mirre, dont la famille a enduré les vicissitudes de l’histoire des Caraïbes pendant près de quatre siècles, cette abstention constitue un obstacle. Elle entrave une fois de plus le processus essentiel de réhabilitation. Pourtant, sa réaction ne relève pas d’une volonté de sensationnalisme. Il s’agit plutôt d’un appel à la vigilance.
La résolution a néanmoins été adoptée sans le soutien de la France, mais celle-ci ne pourra éluder ce chapitre de son histoire en se contentant de s’abstenir. Il y aura toujours des Français comme Christine Mirre, descendants d’esclaves, qui portent dans leur sang l’histoire douloureuse des îles d’outre-mer et qui la feront connaître dans l’espoir d’une pleine reconnaissance par leur patrie.La question reste de savoir si Paris assumera pleinement la responsabilité de son histoire et son devoir de justice envers tous ses citoyens, ou s’il continuera à se soustraire à son devoir de mémoire, de justice et de réparation pour son passé esclavagiste.




