- Advertisement - spot_imgspot_img
AccueilCultureLivres & LittératureVoyage à Alamût de Brion Gysin : mythe, drogue et pouvoir

Voyage à Alamût de Brion Gysin : mythe, drogue et pouvoir

Au cœur de ce livre, une obsession : Alamût, la forteresse des Assassins, ce « promontoire où seuls les aigles songeraient à établir leur nid ». Depuis l’enfance, Brion Gysin poursuit cette image. Il a lu Marco Polo, les thèses allemandes, les récits français, les fantasmagories britanniques.

Mais derrière la légende, une question le hante, presque obsessionnelle : « Comment a-t-il fait ? Et au-delà de cela : quelle est la nature du pouvoir ? » Il lit tout ce qu’il peut sur cette ombre, au Beat Hotel, avec Burroughs, il tourne obsessionnellement autour de la même énigme.

Une fabrique méthodique de l’obéissance

Hassan I Sabbah n’est pas seulement une figure historique pour lui. Il est un dispositif. Une machine. Une hypothèse sur le contrôle. « Rien n’est interdit. Tous les moyens sont autorisés » : cette phrase attribuée au Vieil Homme de la Montagne pourrait être celle de toute modernité politique radicale. Gysin le comprend très bien : ce qui fascine ici, ce n’est pas la violence, mais son organisation.

Le mythe est souvent connu : les fedayins, drogués, initiés, conduits dans un jardin paradisiaque « où, de fontaines, s’écoulaient du miel et du vin », puis renvoyés dans le monde avec la certitude d’y revenir après leur mission. Une promesse de paradis comme moteur de l’obéissance absolue. Une hallucination contrôlée comme technique de pouvoir. Rien de médiéval, tout est étrangement contemporain.

Qu’est-ce qu’un jardin de paradis, sinon une machine à fabriquer l’obéissance ? Là est le cœur du livre. Hassan I Sabbah intéresse Gysin moins comme personnage médiéval que comme dispositif : alliance de légende, de croyance, de drogues, de hiérarchie, de mise en scène, de terreur ciblée. 

Mais Gysin ne théorise jamais frontalement. Il part. Il traverse. Il se perd. Le livre commence d’ailleurs sur un ton presque trivial, désinvolte, ironique : « Trouver de la came quand on voyage avec American Express, c’est possible ? » Le mythe et la logistique, le sacré et le tourisme, l’extase et l’agence de voyage.

L’Afghanistan ayant sauté à la dernière minute, l’Iran devient un second choix : à Téhéran, un directeur d’agence nommé Shams leur trouve une jeep, il y a une fête, de la vodka russe, du caviar doré, de l’opium. Puis arrive Moamer, chauffeur hostile et maussade. La quête sacrée devient road movie halluciné, reportage débraillé, satire des milieux cosmopolites et une épreuve physique.

On passe de Téhéran à Kerman, d’une vieille fumeuse d’opium inoubliable, « Mamie O », à une tchâikhane perdue, de la plaisanterie sale à l’érudition historique. C’est là le style Gysin : un mélange de gouaille, de camp, d’élégance, de brutalité, de lyrisme géologique et d’autodérision. 

Le récit devient un long déplacement chaotique à travers cet Iran des années 1970 — fêtes, chauffeurs douteux, routes impossibles, rencontres absurdes, fatigue, chaleur, drogue, conversations sans fin. L’ami à Burroughs avance comme il écrit : par à-coups, par éclats, par dérives. Il observe, juge, fantasme, ironise. Rien n’est stabilisé. Et puis, progressivement, le texte bascule.

Ce que Burroughs ne fera jamais

L’approche d’Alamût, la nuit au village, entendre le ruisseau « babiller ». Gysin, lui, avant de dormir, emploie ses propres techniques de décompte pour tenter de rencontrer Hassan I Sabbah en rêve. Puis l’ascension. Le corps lâche. L’asthme. La peur. Et surtout le vertige : « J’avais une envie quasi irrépressible de me jeter dans le vide. » Ce n’est enfin plus un voyage, mais une épreuve. Et c’est là que surgit la vision, comme pour Kerouac sur son pic de désolation.

Dans la montagne, la vision surgit : un minuscule éclat de verdure suspendu dans l’abîme, qu’il interprète comme un reste du paradis : « Il y avait bien un jardin. » Et au sommet, que trouve-t-il ? Des ruines, un tunnel, des tessons, presque rien. 

Le livre tient ensemble ces deux réalités : la disparition et la persistance. Le lieu est vide, mais l’imaginaire est intact. D’où cette phrase, qui pourrait servir de clé à tout l’ouvrage : « Toute vérité, une fable que l’on se conte. » Le mythe agit par-delà la vérité,parce qu’il est dans tous les entre-deux.

Voyage à Alamût est un texte de seuil. Un moment où l’Occident regarde encore le mythe du contrôle comme une énigme esthétique, sans mesurer complètement ce qu’il contient. Brion Gysin, lui, n’est pas dupe, mais il est attiré.

Figure orbitale de la Beat Generation, mais aussi héritier du surréalisme, inventeur du cut-up et de la Dreamachine, homme de Tanger et de Paris, il n’a jamais cessé d’explorer une seule chose : les conditions du réel. Comment il se fabrique. Comment il se manipule. Comment il se dérègle. Ici il est allé vers les Paradis artificiels de Baudelaire et du club des Haschischins, vers la magie quotidienne, vers une pensée de la perception comme dérèglement organisé.

Alamût, au fond, est une métaphore parfaite de son œuvre. Un lieu inaccessible. Une ruine. Une machine à produire des visions. Et peut-être, encore aujourd’hui, une question sans réponse : comment fait-on pour croire ?

Un mot sur l’édition d’Allia, que l’on peut lire dans les transports en commun avec le moins de difficulté : une préface du poète Bernard Heidsieck, un entretien avec le compagnon d’aventure de Gysin, Lawrence Lacina, daté de 1991, une postface et une post-postface de Nathalie H. de Saint Phalle – à ne pas confondre avec Nikki -, elle, c’est l’héritière de la Beat Generation, élevée dans l’orbite de Burroughs et Gysin. Et même des photographies, d’un album intitulé Voyage en Perse.

Nathalie H. de Saint Phalle remonte au Beat Hotel de 1959, au moment où Burroughs, Gysin, la drogue, les découpes de texte, le secret et Alamût forment une seule machine imaginaire. Elle montre comment Hassan I Sabbah devient le « fil rouge » de l’œuvre de Burroughs et comment Gysin, en allant réellement là-bas, accomplit ce que Burroughs ne fera jamais. 

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

Annonce publicitairespot_img

Derniers articles

Annonce publicitairespot_img