Les enfants passés par l’aide sociale à l’enfance sont plus souvent confrontés à des difficultés scolaires. Il est important de le reconnaître sans verser dans un discours stigmatisant qui contribuerait à entretenir un cercle vicieux. La recherche est une alliée précieuse pour identifier des leviers de réussite.
Le 12 février 2026, une circulaire du ministère de l’éducation nationale est parue au Bulletin officiel pour « favoriser la réussite et l’ambition scolaires des enfants protégés ». Ces derniers sont des enfants dont la situation a été identifiée comme étant en risque ou en danger et auprès desquels l’État intervient, par la voix de services décentralisés, l’aide sociale à l’enfance (ASE), dans un but de protection, qu’ils restent dans leur milieu de vie habituel ou qu’ils soient accueillis dans d’autres structures. Ils étaient 384 900 mineurs et jeunes de moins de 21 ans dans ce cas au 31 décembre 2023.
S’il peut sembler aller de soi, cet objectif vient lever un paradoxe jusque-là invisible : la scolarité de ces enfants n’était pas affichée clairement comme un objectif de l’État, alors même qu’ils sont placés sous sa protection.
Pourquoi souligner cette ambition ? Que savons-nous de la scolarité de ces enfants ? Quel est l’état de la recherche sur cette question ? Nous verrons que des difficultés fortes sont maintenant bien documentées, mais qu’elles ne sont pas systématiques, et qu’il est nécessaire d’être vigilant sur la façon d’en parler au risque d’alimenter ce problème.
Des difficultés scolaires plus fréquentes, mais non systématiques
Les recherches en France convergent maintenant depuis plus d’une dizaine d’années pour identifier des difficultés scolaires plus fréquentes pour ces enfants. Plus de la moitié d’entre eux est en retard d’au moins une classe par rapport aux autres enfants du même âge (plus de 1 sur 10 le sont d’au moins deux classes). Ils sont dix fois plus souvent orientés en scolarités adaptées, comme les sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), connaissent plus fréquemment des moments de déscolarisation.
Ces éléments sont des indicateurs de difficultés rencontrées : le redoublement ou ces orientations sont envisagés lorsque les résultats sont bas. Mais ce sont aussi des éléments fragilisant la suite de la scolarité. Le redoublement, par exemple, a des effets préjudiciables pour les élèves qui le vivent : sans résoudre les difficultés scolaires, il ajoute un stigmate fort et réduit l’estime que les élèves ont d’eux-mêmes.
Les orientations vers des dispositifs spécialisés rendent difficile le retour dans un cursus ordinaire. Les temps de déscolarisation marquent aussi durablement les scolarités.
De plus, les orientations scolaires sont plus contraintes pour ces enfants : ils sont près de 8 sur 10 à être orientés en filières professionnelles dans le second cycle, contre 3 pour 10 pour l’ensemble de la population. Ces orientations sont d’abord envisagées par défaut, peu les choisissent en premier lieu. À 17 ans, seulement 13 % préparent un baccalauréat général (contre 51 % pour l’ensemble de la population).
Les sorties du système éducatif sont plus rapides, et débouchant plus souvent sur des situations précaires : 31 % des jeunes de 18 à 22 ans sortant de l’ASE se déclarent inactifs ou au chômage et 42 % suivent des études (contre respectivement 21 % et 50 % pour les jeunes de milieux populaires).
Ce que l’on sait des causes de ces difficultés
La littérature permet maintenant d’identifier une part importante des causes de ces difficultés. On peut citer les difficultés rencontrées par ces enfants avant l’intervention et liées aux raisons qui la justifient. Les travaux d’Isabelle Frechon confirment la fréquence élevée de violences vécues pour les enfants ayant eu l’expérience d’un placement : 31 % déclarent avoir subi des violences sexuelles, 35 % des violences physiques, 12,5 % des violences psychologiques et 11 % des négligences lourdes au cours de leur enfance et/ou adolescence. D’intensité et de durée différentes, ces violences génèrent des traumatismes, des préoccupations, du stress qui gênent les apprentissages.
Par ailleurs, bien qu’aucun milieu social ne soit épargné par les maltraitances, ces enfants sont plus souvent issus des milieux populaires et particulièrement des strates les plus précaires. Ils font donc partie des populations mises en difficulté par un système éducatif très inégalitaire, et ils cumulent les situations de précarité qui renforcent les difficultés scolaires.
Par ailleurs, l’intervention des services de protection de l’enfance a des effets ambivalents sur les scolarités. Elles peuvent les soutenir en partie, mais contribuent également aux difficultés, notamment en générant des ruptures multiples (des changements d’adultes référents, d’établissements scolaires, d’environnements de vie, un éloignement des amis).
Du fait d’un ensemble complexe de raisons, les enfants passant par la protection de l’enfance sont souvent destinataires d’attentes faibles au sujet de leur scolarité et de leur projection d’études et d’emploi. Par le corps enseignant, tout d’abord, du fait de représentations tenaces, associant la protection de l’enfance à des difficultés nécessairement scolaires, mais également par les travailleurs sociaux. Ces faibles attentes de part et d’autre contribuent à des orientations plus fréquentes vers l’enseignement spécialisé, vers des scolarités par défaut et favorisent des périodes de non-scolarisation.
De fortes incertitudes sur l’avenir qui contraignent l’orientation
Pour ces enfants, l’avenir est fortement incertain. La limite des 18 ans annonce une fin de prise en charge institutionnelle pour la plupart, et jusqu’aux 21 ans pour les plus soutenus. Ils disposent de moins de ressources (familiales, institutionnelles, sociales) pour envisager une poursuite d’études ou pour assurer la recherche et l’obtention d’un emploi. Ces difficultés sont connues des jeunes et des membres du champ professionnel. Ils les anticipent et vont viser des orientations au moindre risque, vers des filières courtes, pour viser une indépendance plus sûre, plus rapidement, limitant les projections d’avenir qui suivent peu leurs propres envies.
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Sur ces éléments, les filles sont davantage mises en difficulté, à la différence du reste de la population. Les orientations vers les voies professionnelles plus fréquentes contraignent davantage leur parcours scolaire et n’assurent pas la sécurité prévue. À la sortie de la prise en charge, elles sont plus affectées par les conditions d’accès à l’emploi que les garçons, elles sont davantage au chômage ou inactives.
Le constat des difficultés plus fortes est bien établi par la recherche et il démontre que le droit à l’éducation n’est pas pleinement atteint pour ces enfants. Le rappel de ces tendances peut toutefois avoir un effet délétère pour eux en augmentant la forte stigmatisation qui peut peser négativement sur les capacités qu’on leur attribue, et les ambitions qu’on leur porte. En effet, ce sont bien des attentes élevées et la considération que la scolarité est importante qui soutiennent les parcours de réussite scolaire.
Des réussites scolaires peu visibles
À l’occasion de mes recherches de thèse doctorale, soutenue en 2013, j’identifiais qu’en Angleterre la publication régulière des données comparées sur la scolarité, entre les enfants protégés et le reste de la population, et l’injonction à soutenir leur réussite, sans attribuer des moyens suffisants, stigmatisaient cette population et avaient des effets négatifs sur les professionnels. Ces derniers rendaient compte d’une résignation face aux difficultés.
Il y a ainsi une vigilance à avoir sur la façon dont on mentionne publiquement le problème de la scolarité des enfants protégés. Il est nécessaire d’étudier les conditions de ces difficultés et d’identifier les leviers pour les réduire, mais sans faire peser sur ces enfants un stigmate négatif. Il est important de trouver un juste équilibre pour souligner le versant positif du problème, à savoir soutenir la réussite et avoir des attentes élevées envers ces enfants, sans invisibiliser le constat sur les difficultés élevées et le diagnostic de leurs causes.
Si cette question était jusque-là un sujet de préoccupation affichée des professionnels de la protection de l’enfance et des institutions locales ou territoriales (associations ou départements), la circulaire ministérielle constitue le signal de sa reconnaissance comme problème public. La circulaire implique pleinement l’éducation nationale dans ces préoccupations et la responsabilité d’agir pour soutenir ces enfants. D’ailleurs, depuis les années 2010, les recherches, en France comme à l’international, fournissent un ensemble de connaissances maintenant bien établies qui renseignent autant sur les freins existants que sur les leviers disponibles pour accompagner la réussite des enfants protégés.
Source:
theconversation.com




