Les effets les plus importants des conflits sont souvent les moins visibles : ils détruisent les parcours de vie, affectent la santé, plombent les économies, exacerbent les inégalités de genre, accélèrent les déplacements forcés… La guerre génère aussi des gagnants, intentionnels ou involontaires.
Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 est consacré aux « Violences : la société à vif ».
La guerre détruit des infrastructures, désorganise les économies, brise des trajectoires individuelles et recompose parfois les rentes. En mesurer le coût suppose de tenir ensemble ces différentes dimensions. Loin d’être un simple exercice comptable, cette quantification est indispensable pour identifier les populations les plus vulnérables et orienter les politiques de reconstruction.
Les coûts les plus visibles sont matériels. Les conflits contemporains détruisent massivement les infrastructures et désorganisent en profondeur les capacités productives. Dans le cas de l’Ukraine, les premières estimations situaient les pertes totales entre 500 milliards et 1 000 milliards de dollars (de 427,9 milliards à 855,8 milliards d’euros) dès 2022. Fin 2024, la Kyiv School of Economics chiffrait la reconstruction des seules infrastructures physiques à des dizaines de milliards de dollars : 60 milliards pour les logements, 38,5 milliards pour les routes, 14,6 milliards pour le secteur énergétique, 14,8 milliards pour l’agriculture. Ces chiffres ne rendent compte que des pertes tangibles ; ils laissent dans l’ombre la désorganisation plus profonde des tissus productif et social.
À l’échelle macroéconomique, les effets sont tout aussi sévères. Le génocide rwandais de 1994 s’est accompagné d’une chute de 40 % du PIB par habitant et d’un effondrement des investissements directs étrangers. À Gaza, le PIB réel a reculé de plus de 80 % au premier semestre 2024, tandis que la part de la population en situation de pauvreté multidimensionnelle est passée de 63,7 % avant la guerre à 97,9 % en 2024.
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Les enfants, premières victimes
Les coûts les plus importants sont souvent les moins visibles. La guerre perturbe les parcours de vie, détruit les actifs des ménages et fragilise durablement les mécanismes économiques de base. Les enfants en sont les premières victimes. En 2023, 473 millions d’enfants vivaient dans des zones de conflit, et plus de 30 000 violations graves de leurs droits ont été recensées.
La littérature économique montre que ces expositions précoces ont des effets durables sur le capital humain : au Pérou, une exposition à la violence avant l’âge scolaire réduit en moyenne la scolarité de 0,31 année à l’âge adulte ; au Rwanda, les enfants exposés au génocide accusent un retard d’environ 0,5 année de scolarité primaire.
Les conséquences sanitaires sont, elles aussi, profondes. Au Nigeria, les femmes exposées à la guerre civile entre 1967 et 1970 présentent, à l’âge adulte, une taille inférieure de 0,75 à 4,5 centimètres selon l’âge d’exposition, signe d’un environnement nutritionnel et sanitaire gravement détérioré (Akresh et coll., 2012).
Par ailleurs, le simple risque de violence, même en l’absence d’exposition directe, affecte les comportements et les conditions de vie. En Côte d’Ivoire et en Ouganda, une augmentation d’un écart-type du risque de violence entre la conception et la première année de vie accroît la mortalité infantile de 0,8 à 1 point de pourcentage. Les coûts du conflit ne se limitent donc pas aux seuls lieux où la violence se réalise.
Des liens sociaux désagrégés
Les effets sur les structures sociales sont plus ambivalents. De nombreux travaux documentent une baisse durable de la confiance et un renforcement des replis identitaires après les conflits, y compris longtemps après la fin des hostilités. D’autres mettent en évidence, dans certains contextes, des dynamiques inverses : montée de l’engagement civique et politique, comportements plus prosociaux, participation accrue à la vie collective. La guerre ne produit donc pas des effets sociaux uniformes. Si elle peut désagréger les liens, elle peut aussi, dans certains contextes, renforcer des formes d’engagement ou de coopération.
Les conflits exacerbent aussi les inégalités de genre. Près de 80 % des personnes déplacées sont des femmes (Banque mondiale, 2011), exposées à des risques sanitaires accrus et à des formes de violence spécifiques. Les violences sexuelles, documentées dans de nombreux contextes, ne sont pas seulement des effets collatéraux du conflit. Des travaux récents montrent qu’elles peuvent répondre à des logiques de contrôle territorial et d’extorsion économique, notamment dans les zones riches en ressources naturelles.
L’immigration des élites
Les déplacements forcés constituent une autre dimension majeure et souvent sous-estimée des coûts. Un conflit de faible intensité génère en moyenne 500 000 déplacés, un conflit meurtrier jusqu’à 1,2 million. Ces migrations ne sont pas aléatoires : les individus les plus éduqués et les mieux dotés économiquement sont souvent les plus mobiles. Cette sélection entraîne une perte durable de capital humain dans les zones d’origine, fragilisant la reconstruction et pouvant alimenter, à moyen terme, de nouvelles tensions.
Les entreprises subissent elles aussi des coûts importants, directs et indirects. La violence perturbe l’offre de travail, désorganise les chaînes d’approvisionnement et accroît l’incertitude sur les décisions d’investissement. Au Kenya, les violences postélectorales de 2008 ont provoqué une chute de plus de 50 % des exportations de fleurs.
Dans les territoires palestiniens occupés, les distorsions liées à l’accès aux intrants importés expliquent environ 70 % de la baisse de valeur ajoutée des entreprises exposées. Mais ces effets ne restent pas confinés aux zones de violence : dans le cas indien, environ trois quarts du coût économique total d’un conflit transitent par les chaînes de valeur, affectant des entreprises situées dans des régions pourtant épargnées. Ne comptabiliser que les firmes directement exposées conduit donc à sous-estimer massivement l’impact global.
Des rentes redistribuées
Enfin, la guerre génère aussi des gagnants, et la distinction entre gagnants intentionnels et gagnants involontaires est ici essentielle. Les premiers cherchent activement à tirer profit du conflit : l’industrie de l’armement, dont le chiffre d’affaires cumulé atteignait 631,9 milliards de dollars (540,8 milliards d’euros) en 2023 en est l’exemple le plus évident. Certaines entreprises vont plus loin encore, en nouant des arrangements avec des groupes armés pour maintenir leur activité ; le cas Lafarge en Syrie en est l’illustration la plus emblématique.
Les seconds profitent du conflit par un concours de circonstances : la disparition ou l’affaiblissement de concurrents exposés à la violence redistribue mécaniquement des parts de marché en leur faveur, sans qu’ils l’aient recherché. Dans les deux cas, ces dynamiques rappellent que la guerre ne produit pas uniquement des destructions : elle redistribue aussi des rentes et des positions, ce qui contribue parfois à en prolonger la durée.
Au total, les coûts de la guerre s’étendent bien au-delà des destructions immédiates. Ils s’inscrivent dans les corps, les trajectoires scolaires, les structures familiales, les réseaux productifs et les équilibres sociaux, souvent pour des décennies. Les chiffrer rigoureusement ne revient pas à réduire la guerre à une équation ; c’est une condition pour hiérarchiser les urgences, cibler la reconstruction et limiter la reproduction de la violence.
Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 a pour objet « Violences : la société à vif ». Vous pourrez y lire d’autres contributions.
Le titre et les intertitres sont de la rédaction de The Conversation France.
Source:
theconversation.com




