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"Djidji Ayokwe" : ce qu'il faut savoir sur la restitution à la Côte d'Ivoire du célèbre tambour parleur

« Les peuples victimes de ce pillage parfois séculaire n’ont pas seulement été dépouillés de chefs-d’œuvre irremplaçables. Ils ont été dépossédés d’une mémoire qui les aurait sans doute aidés à mieux se connaître eux-mêmes, certainement à mieux se faire comprendre des autres », déclarait Emmanuel Macron le 27 octobre 2021, à l’occasion de la restitution officielle de 26 objets confisqués au Bénin durant la période coloniale. Le président français citait ainsi Amadou-Mahtar M’Bow, ancien directeur général de l’Unesco qui plaidait en 1978 « pour le retour à ceux qui l’ont créé d’un patrimoine culturel irremplaçable ».

À cette cérémonie, en 2021, Emmanuel Macron confirmait également la rétrocession à la Côte d’Ivoire du Djidji Ayokwe, « le fameux tambour parleur qui permettait de faire parvenir des messages avec une portée sonore de plus de 20 kilomètres, disait-on », notait le président français. Le 13 mars 2026, l’instrument est revenu en Côte d’Ivoire, plus d’un siècle après sa confiscation. Et un mois, jour pour jour après ce retour, la France a adopté une loi-cadre pour les restitutions. Toutefois, elle ne concerne que « les biens ayant été acquis entre 1815 et 1972 », rappelle l’AFP. De même, tout retour est conditionné à l’engagement des Etats « à conserver les biens restitués selon des standards internationaux, et garantir leur accessibilité au public ». Franceinfo Culture revisite le cas du Djidji Ayokwe, ultime restitution avant l’instauration d’un nouveau cadre législatif.

Un instrument sacré et stratégique

Le Djidji Ayokwe est le premier des 148 objets réclamés par la Côte d’Ivoire à rentrer « parce que c’était un tambour de la résistance », affirmait le 20 février Maurice Bandaman, ancien ministre de la Culture et actuel ambassadeur de la Côte d’Ivoire en France, lors de la cérémonie de restitution officielle du Djidji Ayokwe. « De tous les biens qui ont été arrachés pendant la colonisation, il fait partie des tout premiers, en 1916 ». Djidji Ayokwe appartient au patrimoine des Atchans (Tchaman ou Ebrié), peuple guerrier autochtone de l’actuelle capitale économique de la Côte d’Ivoire, Abidjan.

Le tambour, qui mesure 3,5 mètres et pèse 450 kg, « se distingue par une lèvre gauche plus épaisse qui émet un son aigu, et une lèvre droite au son plus grave », lit-on sur le site Quai Branly. Mais l’instrument est surtout un outil de communication et un symbole d’unité pour les Bidjan, répartis sur sept villages et qui constituent une fratrie au sein de la communauté atchan. « Il a été arraché aux autochtones du village d’Adjamé (…) qui refusaient de prendre part aux travaux de traçage de la route qui allait d’Abidjan à Abobo-Té. Chaque fois que (le colon) venait, il ne trouvait personne pour [participer] à ces travaux », expliquait Silvie Memel Kassi, directrice générale de la Culture de Côte d’Ivoire, sur les antennes de la télévision publique ivoirienne RTI en mai 2022. Très vite, le colonisateur comprend que l’instrument donne des informations sur sa position. Le tam tam « fonctionne un peu comme un satellite (…) C’est ce qui a fatigué l’armée coloniale française », confiait à la chaîne francophone TV5, en 2022, Guy Djagoua, porte-parole des chefs Bidjan.

L’instrument est aussi sacré : « Ayôkwé » désignant l’iroko, « un bois sacré ». « Lorsque Djidji, qui signifie la panthère, a été vu par nos ancêtres (…), ils ont décidé d’incorporer cet animal [au nom du tam tam] », explique Jacques N’Koumo, conseiller du chef du village d’Abidjan-Adjamé dans le journal pro-gouvernemental ivoirien Fraternité Matin. Après sa confiscation, c’est « en signe de représailles » que le tambour parleur reste « dans les jardins [de l’administrateur des colonies] Marc Simon », affirme Silvie Memel Kassi au micro de TV5 en 2022. Il finit par rejoindre la collection du musée d’ethnographie du Trocadéro (installée aujourd’hui au musée du Quai Branly), où il est enregistré le 1er mars 1930. Il porte alors la mention « don du gouverneur de la Côte d’Ivoire », précise le musée.

Françoise Remarck, la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, et son homologue française Rachida Dati (au centre avec des documents) posent après la cérémonie de restitution officielle à la Côte d’Ivoire du tambour sacré Djidji Ayokwe au musée du Quai Branly, à Paris, le 20 février. (JEANNE ACCORSINI/SIPA)

Des récits discordants pour une incorporation au patrimoine français

Les conditions de l’acquisition du tam tam ivoirien par la France fait l’objet de trois récits répertoriés par Julien Volper, docteur en histoire de l’art et conservateur au Musée royal d’Afrique centrale en Belgique, dans un article de 2023 intitulé Divergences de récits et zones d’ombre autour du tambour ivoirien dit djidji ayôkwe. L’expert mentionne notamment le récit de Georges Niagoran-Bouah, célèbre ethnologue ivoirien connu pour ses recherches sur la drummologie, qui parle « d’une saisie dans une opération militaire ».

« Mais la date de 1916 avancée ne correspond à aucun mouvement de révolte dans la région, confie-t-il à Franceinfo Culture. La version « la plus ancienne, celle de l’ethnologue Henri Labouret évoque une confiscation lors de la construction d’une route (…) ». Il y a également celle de Marc Simon « écrite dans ses mémoires ». « Celui que l’on présente comme le collecteur du tambour parle d’un objet qui lui a été remis au moment de l’engagement de soldats pour la force noire dans le cadre de la Première Guerre mondiale ». Cependant, précise Julien Volper, le tambour « ne semble pas correspondre dans la description au Djidji Ayokwe ».

Une volonté politique et des contraintes juridiques

La restitution du tambour parleur résulte d’un engagement pris par Emmanuel Macron en novembre 2017 au Burkina Faso, lors de son premier mandat présidentiel. Une démarche justifiée par le fait que « la France ne pouvait pas rester passive devant le fait que 95% du patrimoine africain se situerait en dehors de l’Afrique », rappelle-t-il en octobre 2021. En évoquant la restitution du Djidji Ayokwe, il souligne qu' »il n’y a pas de fait du prince ». « Encore moins du président, il y a à chaque fois un travail scientifique, à chaque fois, ce n’est pas une décision diplomatique ou autre, c’est un travail qui est conduit par les meilleurs experts de manière partenariale pour étudier, élaborer les conditions justement de sortie de ces œuvres, de leur territoire, de leur pays d’origine et les conditions d’une restitution possible ». Un avis que ne partage pas Julien Volper. « On a l’impression que les scientifiques ont été quasiment mis sous tutelle pour ces questions-là. Cela me pose problème en termes de méthodologie scientifique lorsque l’on exclut des données et des hypothèses n’allant pas dans le sens du narratif politique. Et si l’on considère que toute acquisition durant la période coloniale s’est effectuée dans un rapport de force inégal, c’est la colonisation qui devient période infractionnelle. Or, cette reconnaissance n’existe pas, à ma connaissance, dans le droit français. »

Sur les bords de la lagune Ebrié, on pense également que l’affaire est politique. « Grâce à une volonté politique forte et une diplomatie active, le tambour parleur Djidji Ayôkwé est enfin de retour sur sa terre », notait une publication sur Facebook du président ivoirien Alassane Ouattara le 13 mars. « Ce retour n’est pas une revanche sur l’histoire, il est une victoire du dialogue sur le silence », s’est encore réjouie le 20 février Françoise Remarck, la ministre ivoirienne de la Culture.

Une affaire de temps

Les autorités ivoiriennes ont dû fait preuve de patience pour récupérer leur bien. « On l’a toujours réclamé, a rappelé N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan-Adjamé dans Fraternité Matin. « Jusqu’en 1958, nos parents ont écrit à Félix Houphouët-Boigny [le premier président ivoirien] » afin qu’il demande « au général de Gaulle de nous donner notre tambour de communication. S’ils veulent, on va leur faire une copie. Ils ont refusé.(…) En 1930, la France sort un décret pour dire que ce tambour, c’est leur propriété privée, c’est leur butin de guerre, et depuis lors, c’est resté là-bas jusqu’à aujourd’hui ».

L’ultime requête, qui vient d’aboutir, remonte à 2018. La Côte d’Ivoire demande la restitution de 148 objets dont le tambour parleur des Atchans. Trois ans plus tard, au sommet Afrique-France qui s’est tenu le 8 octobre 2021 à Montpellier, la restitution est confirmée. Le 18 novembre 2024, « une convention de dépôt permettant le retour temporaire du tambour parleur » est signée. La loi du 16 juillet 2025 ouvre la voie à la restitution. « Par dérogation au principe d’inaliénabilité des collections publiques françaises inscrit à l’article L. 451-5 du code du patrimoine (…) le tambour parleur dit Djidji Ayokwè conservé dans les collections nationales (…) cesse de faire partie de ces collections », dit le texte.

Une restauration avant le grand voyage retour

Dès 2022, les autorités ivoiriennes espèrent récupérer le tambour après consolidation du tambour qui a été infesté, entre autres, par des termites. Pour cela, les dignitaires atchans procèdent à une cérémonie de désacralisation, au Quai Branly, pour permettre la restauration. La consolidation à cœur du bois, entre autres, est nécessaire pour protéger le tambour durant son futur voyage vers la Côte d’Ivoire.

« On a consolidé le bois lui-même en l’imprégnant d’une résine véhiculée par un solvant », expliquait en 2023 à l’AFP Nathalie Richard, alors conservatrice et restauratrice au musée du Quai Branly. Les travaux se sont déroulés du 14 novembre au 27 décembre 2022. La « conformité » de la restauration a été constatée le 20 février « sous la supervision » de Francis Tagro, directeur du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire, futur hôte de l’instrument, rapporte le site du ministère ivoirien de la Culture.

Vue extérieure du Musée des civilisations de Côte d'Ivoire le 5 mars 2026, à Abidjan, en Côte d'Ivoire. (FG/FRANCEINFO)

Vue extérieure du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire le 5 mars 2026, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. (FG/FRANCEINFO)

Des photos et des polémiques

L’authenticité du Djidji Ayokwe a préoccupé certains Ivoiriens. Au lendemain de sa restitution officielle, photos à l’appui, le journaliste ivoirien Andre Silver Konan écrit le 21 février sur ses réseaux sociaux : « Notre Djidji Ayôkwé est allé faire BBL de la queue en France ou bien ? #JeDeconne ». Le propos est soutenu par deux photos présentant des tambours visiblement différents.

Sur l’une, en noir et blanc, on voit un petit garçon blanc qui chevauche l’instrument. La deuxième photo, datant de 2022, montre le Djidji Ayokwe, derrière lequel pose, entre autres, la ministre Françoise Remarck. La forme des queues des tambours n’est pas la même : l’une est plate et forme presque un angle droit avec le dos de l’animal, l’autre est courbée.

Depuis Paris, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France, Maurice Bandaman, s’emploie à désamorcer la « polémique des queues ». Le tambour « que nous voyons sur les réseaux sociaux, sur lequel est assis le fils du colon, ce n’est pas le Djidji Ayokwe (…) Il y avait plusieurs tambours dans la cour de l’administrateur Marc Simon ».

Un autre cliché perturbe les Ivoiriens. On y voit Nangui Abrogoua (vers 1848-1938), le chef des Tchamans, bien entouré, et à ses pieds une œuvre qui fait penser au Djidji Ayokwe. Elle présente également quatre petits personnages dont l’un brandit un couteau en face d’un autre. Pour certains spécialistes, l’œuvre serait mémorielle et décrirait la confiscation du tambour parleur et la résistance qui l’a entourée.

Une période d’adaptation avant l’installation muséale

Depuis son arrivée en Côte d’Ivoire le 13 mars, le tambour parleur fait l’objet d’un processus d’acclimatation. Cette « tropicalisation » est nécessaire pour sa conservation. L’opération lui permet de prendre la température ambiante. « L’humidité relative et la température sont décisives dans la conservation d’un tel objet, explique un spécialiste ivoirien. L’humidité relative tourne autour de 90% à Abidjan contre 50% dans les réserves du musée parisien ».

Sans cette période d’adaptation, l’œuvre risque d’absorber de l’eau, ce qui peut gorger l’objet et provoquer un pourrissement. Cette acclimatation dure « 45 jours » au minimum. Passé cette étape, le tambour sera maintenu à une température stable, entre « 18 et 24 degrés », avec une humidité relative « autour de 50% », précise l’expert ivoirien. Après cette période d’acclimatation, l’instrument sera officiellement présenté aux Ivoiriens et rejoindra les collections du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire où il sera exposé.


Source:

www.franceinfo.fr

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