Toujours d’après le média, plusieurs sources indiquent que ce licenciement n’a aucun lien avec la publication à venir du prochain livre de l’écrivain Boualem Sansal, mais l’enchaînement des événements pose question.
Un intellectuel à la tête d’une grande maison
Contacté par ActuaLitté, Olivier Nora rappelait, en préambule, que « l’autonomie éditoriale de Grasset est totale : j’en suis le garant ». Et d’ajouter : « Je ne connais pas un confrère en France qui n’aurait accueilli cet auteur avec reconnaissance s’il en avait eu la possibilité, à partir du moment où le choix de l’auteur de quitter son éditeur historique était irrévocable. »
Jean-Yves Mollier avait, de son côté, donné son sentiment, toujours auprès d’ActuaLitté : « À mon avis, Olivier Nora est très embêté, parce que d’abord, ce n’est pas lui qui a mené la négociation, ce ne sont pas les éditions Grasset-Fasquelle qui ont “acheté” cet auteur, c’est le groupe. » « À ma connaissance, c’est la première fois qu’il y a un transfert de ce type : un groupe impose à une de ses filiales un auteur que le groupe va débaucher lui-même », commentait le spécialiste du monde du livre et auteur d’une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre.
Ce dernier soulignait le profil singulier d’Olivier Nora, qui rend peu probable toute forme de soumission aux injonctions du groupe. « Est-ce que le groupe va le pousser vers la sortie ? Ça, je n’en sais rien. Mais c’est une possibilité », observait-t-il, visionnaire, avant de rappeler son parcours : ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’histoire, « c’est un intellectuel ».
Fils de Simon Nora, en son temps président du conseil d’administration de la branche française de la banque Lehman Brothers, il dispose en outre d’une assise personnelle et financière qui renforce son indépendance.
Également neveu de l’historien Pierre Nora, cet éditeur reconnu pour ses qualités professionnelles a dirigé, entre 1991 et 1994, le Bureau du livre français à New York. Il a ensuite pris la tête des éditions Calmann-Lévy, avant d’être nommé en 2000 à la direction de Grasset, succédant à la figure historique Jean-Claude Fasquelle. Il a par ailleurs occupé les fonctions de PDG de Fayard de 2009 à 2013, autre maison du groupe Hachette.
« C’est quelqu’un qui peut, en toute indépendance, se prendre ses décisions », avait insisté l’historien, concluant : « Je ne le vois pas accepter la moindre directive, la moindre injonction de la part du groupe. »
Nora face aux pressions politiques
Pour preuve : une enquête du Monde avait révélé que l’éditeur avait tenu tête à Nicolas Sarkozy en 2022, qui cherchait à peser sur le fonctionnement interne du groupe Lagardère après son entrée dans sa gouvernance en 2020. Ce dernier s’était directement adressé à Olivier Nora, qu’il considérait comme un interlocuteur clé. Lors d’un entretien tendu, il lui lance : « Je sais qui vous êtes […] et ce que vous avez fait contre moi », avant de critiquer certaines publications de Grasset, jusqu’à cette mise au point sèche : « Vous n’êtes pas Charlie Hebdo ! »
L’échange révèle un rapport de force explicite. Sarkozy affirme : « Je suis administrateur d’Hachette », Nora corrige : « Non, de Lagardère », mais l’ancien président tranche : « Maintenant, c’est la même chose […] vous allez avoir désormais un actionnaire puissant. » Dans ce contexte, Olivier Nora tente de défendre l’autonomie éditoriale, notamment en soutenant Sophie de Closets, alors présidente de Fayard : « Si elle devait partir, ce serait une perte considérable », répond-il à un « Pour Fayard, je m’en occupe ! »
Le 24 mars 2022, Hachette Livre annonçait officiellement le départ de Sophie de Closets de la présidence de Fayard, qu’elle dirigeait depuis 2014. Nicolas Sarkozy en aurait voulu à Sophie de Closets après la publication chez Fayard de livres d’enquête qui lui avaient déplu, notamment La Haine, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, publié chez Fayard en 2019.
Si Olivier Nora avait publiquement accepté d’accueillir Sansal, il n’en demeurait pas moins, dans le récit de nombreux observateurs, la figure capable de préserver la frontière entre la stratégie industrielle du groupe et la souveraineté littéraire de la maison. Le Monde relevait ainsi, début avril, qu’autour de l’auteur algérien s’était installé un « malaise » grandissant, et s’interrogeait explicitement sur le cas Nora : l’éditeur, réputé indépendant, s’était-il fait « tordre le bras » ?
Le quotidien notait qu’en l’espèce, « la verticale du pouvoir semble avoir fonctionné ». Il rappelait aussi que la mise en scène publique du transfert de Sansal, lors des célébrations des 200 ans de Hachette, avait accru le trouble dans un milieu déjà hypersensible aux signes de politisation du livre.
Grasset : un avenir incertain
Si Boualem Sansal a toute sa place, sur le plan littéraire selon beaucoup, dans une maison aussi exigeante que Grasset, son arrivée – désormais suivie du départ d’Olivier Nora – ouvre une zone d’incertitude sur l’avenir de l’éditeur. Jusqu’ici, la maison semblait relativement préservée des interventions de Vincent Bolloré, dont l’influence s’exerçait plus directement du côté de Fayard, souvent perçue comme le cœur de son dispositif idéologique.
C’est désormais la réaction des auteurs qui interroge. Comment vont se positionner celles et ceux qui, à l’image de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, ont exprimé des critiques marquées à l’égard de Bolloré ? Le départ de Nora, qui incarnait une forme de protection et d’équilibre, pourrait rebattre les cartes au sein d’un catalogue attentif à son indépendance.
Dans ce contexte, Grasset apparaît moins comme une maison engagée dans une orientation idéologique que comme une structure entraînée dans une dynamique qui la dépasse.
Si l’information se confirme, la décision frapperait plus généralement l’une des maisons les plus symboliques du paysage littéraire français : dans un entretien donné à l’IMEC, l’éditeur rappelait lui-même qu’à son arrivée, il n’était que le quatrième patron de la maison depuis sa création, en 1907. Elle est entrée dans le giron Hachette en 1954. Contacté par ActuaLitté, Olivier Nora n’a pas encore répondu à nos sollicitations.
Sansal et de Villiers ensemble
Au sujet du transfert de Boualem Sansal de Gallimard à Grasset, Arnaud Lagardère assurait alors qu’il ne s’agissait « pas d’un choix idéologique », mais d’« un choix littéraire ». Un mois plus tard, l’auteur s’affiche, dans le JDD, aux côtés de Philippe de Villiers, figure majeure de l’extrême droite française, et une des têtes d’affiche de CNews et Fayard. Ensemble, ils dressent un diagnostic alarmiste de la situation du pays, évoquant une France plongée dans une « atmosphère de fin de règne, de fin de civilisation »…
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Les deux hommes partagent des analyses convergentes, notamment sur l’islamisme et l’immigration, décrits comme des menaces majeures. Philippe de Villiers dénonce un « populicide », tandis que Boualem Sansal évoque une France « divisée en deux peuples » et un phénomène « colossal et terrifiant ». L’écrivain insiste sur une progression insidieuse de l’islamisme, qui « avance par étapes » et s’attaque successivement aux « normes », à « l’école » ou encore aux institutions. Au-delà du constat, ils appellent à un sursaut, plaidant pour une « refrancisation » du pays.
Rappelons par ailleurs que le dossier Sansal, l’arrivée de Vincent Bolloré, appuyé par Nicolas Sarkozy, semble avoir profondément modifié la donne : ce dernier aurait intensifié les propositions pour convaincre l’écrivain de rejoindre le groupe, en envisageant dans un premier temps une publication chez Fayard. Un chèque d’un million d’euros, montant qui aurait été engagé par le groupe Hachette pour attirer l’écrivain, récemment élu à l’Académie française, a certainement aidé… Une information qu’Arnaud Lagardère n’a pas démentie.
Des signaux faibles devenus visibles
Depuis plusieurs mois, ActuaLitté a documenté une série d’épisodes qui, sans concerner directement Grasset, dessinent un climat. Jean-Yves Mollier a ainsi dénoncé le caviardage d’un entretien accordé à Livres Hebdo, où il mettait en cause la « fin de l’indépendance des éditeurs » au sein d’Hachette depuis la reprise par Vivendi.
Dans le même temps, l’affaire de L’Écume des Pages, librairie emblématique de Saint-Germain-des-Prés rachetée par Vivendi en 2023, a renforcé cette impression de brouillage : sa présidente sortante, Félicité Herzog, évoquait un affaiblissement du « respect », de « l’indépendance » et de la « capacité de délibération », allant jusqu’à dénoncer sur France Culture un « mélange des genres entre influence politique et conduite des affaires ». Elle racontait aussi avoir dû « neutraliser certaines interventions extérieures » autour de mises en avant sensibles ou d’événements liés à l’écosystème du groupe.
Vu sous cet angle, l’éventuelle éviction d’Olivier Nora ne serait pas seulement une décision de gouvernance. Elle apparaîtrait comme l’aboutissement d’une séquence commencée bien avant le transfert de Sansal : celle d’un déplacement progressif du centre de gravité du groupe, où la logique de maison tend à s’effacer devant la logique d’ensemble.
Crédits photo : Jastrow (2007) Domaine public
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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