On croyait avoir tout vu en matière de transgression culturelle : le lecteur qui corne les pages, celui qui lit la fin avant le début, celui qui abandonne au milieu sans jamais y revenir. Mais voici venu un nouveau coupable, à la fois discret et redoutablement efficace : l’auditeur qui saute des chapitres. Oui, j’ai sauté des pages… d’un livre audio. Et je plaide coupable, sans la moindre circonstance atténuante.
La scène se déroule dans un environnement banal : écouteurs vissés aux oreilles, trajet sans histoire, voix posée, narration impeccable. Et soudain, cette tentation. Un passage un peu long, une description qui s’étire, une digression dont on pressent qu’elle ne changera pas le cours du destin. Le doigt glisse. Dix secondes. Puis trente. Puis une minute. Et voilà : l’irréparable est commis.
Car enfin, que saute-t-on réellement quand on avance dans un livre audio ? Pas seulement du texte. On évacue un rythme, une respiration, une intention. On court-circuite le travail de la voix, cet art invisible qui donne chair aux phrases. Sauter, c’est trancher dans la continuité, comme on couperait une scène au montage sans demander son avis au réalisateur.
Mais l’époque s’y prête. Tout s’accélère, tout se consomme, tout se compresse. Le livre audio, pourtant héritier d’une tradition orale millénaire, se retrouve aspiré dans cette logique d’optimisation. Pourquoi écouter ce que l’on peut deviner ? Pourquoi attendre ce que l’on peut anticiper ? L’auditeur moderne devient un monteur pressé, un lecteur impatient, un spectateur qui avance dans son propre récit.
Et pourtant, quel paradoxe délicieux. Car dans le même geste, il y a une forme d’appropriation jubilatoire. Sauter un passage, c’est aussi affirmer une liberté. Refuser la linéarité imposée, remodeler l’œuvre à son tempo, adapter le texte à son propre souffle. Une hérésie, sans doute. Mais une hérésie créative.
Il faut bien reconnaître que cette pratique possède quelque chose de profondément comique. Imaginer un lecteur tourner frénétiquement des pages pour éviter un paragraphe ennuyeux relèverait du burlesque. En audio, le geste devient invisible, presque élégant. Un simple effleurement, et l’on traverse des pages entières sans bruit, sans trace, sans remords apparent.
Reste une question, plus sérieuse qu’il n’y paraît : que devient l’intégrité de l’œuvre dans cette navigation fragmentée ? Le livre audio promet une immersion, une continuité, une fidélité au texte. Le zapping, lui, introduit une lecture en pointillés, une écoute trouée, un récit recomposé. On ne lit plus, on picore. On ne suit plus, on survole.
Mais peut-on vraiment condamner ce geste ? Après tout, la lecture n’a jamais été un acte parfaitement docile. Elle a toujours comporté ses détours, ses abandons, ses accélérations. Le livre audio ne fait que révéler, avec une précision presque chirurgicale, ces micro-trahisons que le lecteur pratiquait déjà en silence.
Alors oui, j’ai sauté des pages. Et loin d’en éprouver une honte irréparable, j’y vois le symptôme d’une mutation plus vaste : celle d’un rapport au texte qui oscille entre fidélité et liberté, entre immersion et maîtrise. Une manière, peut-être, de rappeler que lire — ou écouter — reste avant tout un acte vivant, imparfait, et profondément humain.
Crédits photo : London Book Fair 2018 – ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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