Une réponse du président du groupe Editis, en plusieurs points, montée crescendo. D’abord sur les faits : « Je ne suis plus le cogérant de Libération depuis 4 ans ; je ne pouvais pas avoir en main mardi soir la une de Libération du mercredi ; je ne viens pas de prendre la présidence d’Editis car je l’ai prise en novembre 2023. »
Les erreurs factuelles passées au crible
Puis viennent les rectifications plus précises : « Alain Minc n’était pas au lycée avec O. Nora car quand le premier était en terminale le second était au… CP ; je n’ai pas écarté Catherine Lucet de la DG d’Editis, elle a souhaité rester sur des fonctions non exécutives ; je n’ai pas réservé cette fonction à O. Nora puisque j’ai nommé D. Zein DG d’Editis le lendemain de son éviction ; je ne rêve pas de faire venir Nora auprès de moi depuis 20 ans puisque je ne suis dans l’édition que depuis… 2 ans et demi. »
Mais au-delà des erreurs factuelles, Denis Olivennes pointe surtout une entorse majeure aux règles du métier : « Vous ne m’avez pas appelé avant d’écrire toutes ces choses fausses. » Il enfonce le clou : « Vous auriez appris que je n’ai aucune influence sur la Une ou les papiers de Libération, que je découvre comme tout lecteur. Cela s’appelle le respect de l’indépendance éditoriale. » Et d’ajouter, non sans ironie : « Les journalistes de Libé n’écrivent sous la dictée de personne. »
Difficile, en effet, de ne pas s’interroger face à des passages aussi affirmatifs, sans que le principal intéressé n’ait été sollicité. Une méthode familière dans certaines publications, et qui semble ici transposée sans précaution. Des pratiques peut-être familières dans une revue comme Éléments – d’où vient son auteur – et qui semblent désormais trouver leur place dans les colonnes du JDD. Des méthodes qui, elles, ne passent pas dans des médias attachés au respect des règles élémentaires du métier…
Alain Minc qu’il (Ndr : Olivier Nora) fréquente depuis le lycée, et surtout Denis Olivennes, qui vient de prendre le poste de président-directeur général du groupe Editis, le numéro deux français de l’édition (Julliard, Plon, Nathan, Robert Laffont, Pocket…), écartant justement il y a quelques semaines sa directrice générale Catherine Lucet pour faire place nette…. avant son arrivée ? Depuis vingt ans, l’homme de confiance du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky rêve de faire venir à ses côtés.
– citation de l’article de Pascal Meynadier, « Affaire » Grasset : chronique d’une manipulation
Sur un autre point, Olivennes corrige également une scène racontée : « Nous ne “paradions” pas au Flore, mais je bavardais avec un vieil ami qui venait d’apprendre son éviction après 40 ans chez Hachette et 25 ans chez Grasset, dont il a fait une maison remarquable et l’une des plus rentables de l’édition française, contrairement à ce qu’écrit votre journal pour essayer de le salir. »
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Un commentaire qui n’est pas anodin. Dans sa tribune au JDD, Vincent Bolloré a ramené l’affaire à, certes, un différend éditorial, mais surtout à des chiffres : un chiffre d’affaires passé de 16,5 à 12 millions €, un résultat divisé de 1,2 à 0,6 million €, et une rémunération d’Olivier Nora passée de 830.000 à 1,017 million d’euros. Une bataille de narratifs, en somme.
Une accumulation qui interroge
L’un des angles du papier de Pascal Meynadier repose sur l’idée d’un « complot germano-pratin », reprenant, là-encore un élément de langage également brandi par Vincent Bolloré. Denis Olivennes renverse l’argument :
« Si plusieurs centaines d’auteurs de toutes les nuances politiques et 200 éditeurs de toutes les opinions et de tous les groupes ont réagi à cette éviction brutale, liée au refus d’Olivier Nora de se voir imposer la publication d’un texte réchauffé de trois ans d’un auteur d’extrême-droite (rien à voir avec Sansal), c’est parce que la France est à la fois le vieux pays du livre et la patrie des droits de l’homme et que limoger si brutalement un grand éditeur parfaitement modéré et pluraliste ce n’est pas une « vicissitude du monde des affaires » comme vous le dites, mais une attaque frontale contre la liberté d’expression et la liberté de l’esprit. »
Il élargit encore : « Cette haine de la liberté, du pluralisme, de la contradiction […] nous en voyons assez les ravages ailleurs pour redouter qu’ils ne triomphent en France. » Selon lui, la mobilisation inédite du monde du livre tient précisément à cela : « Le licenciement brutal et injustifié d’un honnête homme […] est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. »
Enfin, un paragraphe de l’article du JDD, déjà relevé par plusieurs observateurs, notamment Frédéric Martel dans Soft Power sur France Culture, a fait plus que grincer des dents. On y lit qu’Olivier Nora est un « homme de réseaux par naissance », qualifié de « mensch », surnommé « le rabbin » par Bernard-Henri Lévy, « un strauss-kahnien du 6° arrondissement de Paris qui ressemble à ses amis de toujours ». Une accumulation qui interroge…
Réponse cinglante d’Olivennes : « Votre paragraphe plein de sous-entendus “cosmopolites”, comme on disait autrefois, je maintiens qu’il fleure bon (ou plutôt mauvais) les années 30. Si vous ne l’avez pas fait exprès, parlez-en à votre psychanalyste. » Le co-auteur d’Enquête sur la génération Bardella et journaliste chez Libération, Nicolas Massol, a partagé de son côté : « « Homme de réseaux par naissance », « mensch » (du yiddisch), « rabbin », & le panthéon des antisémites : Mendes-France, BHL, Alain Minc, DSK et Olivennes : dans le JDD sur Nora, l’antisémitisme à peine crypté du papier de Pascal Meynadier, ancien de la revue d’extrême droite Éléments. »
Qui est Pascal Meynadier ?
Libération rappelle que Pascal Meynadier s’inscrit dans une trajectoire ancienne au sein de la « Nouvelle Droite », courant intellectuel structuré autour du GRECE – le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, fondé en 1969 et engagé dans une stratégie de conquête culturelle dite « métapolitique ». Il y participe dès la fin des années 1980, notamment lors d’une université d’été à 17 ans, avant de faire ses premières armes dans Cartouches, publication militante de cette mouvance.
À partir de 1994, il écrit sous le pseudonyme Pascal Eysseric dans Éléments, revue centrale du GRECE, dont il deviendra rédacteur en chef puis directeur de la rédaction pendant plus d’une décennie. Il évolue parallèlement dans cet écosystème via des structures comme SEPRECOM – société éditrice d’Éléments dont il est gérant – ou SEPREDIF, qui a contribué au financement de la Nouvelle Librairie, installée rue de Médicis jusqu’en 2024 et pensée comme un lieu de diffusion du « combat culturel ».
En 2022, l’enseigne s’était déjà retrouvée au cœur d’une polémique en annonçant la publication d’un ouvrage de Gabriel Matzneff, décision finalement abandonnée après avoir évoqué des « menaces de mort ».
Son parcours professionnel dans la presse s’inscrit en parallèle de cet ancrage : débuts au début des années 2000 dans Bon Voyage, magazine lancé par Patrick Mahé, proche de Jean-Marie Le Pen, puis passage par Match du Monde et tentative à Paris Match, avant de rejoindre le JDD en 2023.
Le quotidien national évoque également un environnement familial et relationnel inscrit dans cette même galaxie : liens avec des figures du GRECE, proximité avec des structures comme Europe Jeunesse – via la SCI Temenos – ou encore participation indirecte à des initiatives soutenues par des réseaux identitaires. À cela s’ajoutent des activités économiques liées à cet univers, notamment aux côtés d’Alain Lefèbvre, associé à la « GUD connexion », dans des structures éditoriales ou commerciales. L’ensemble compose un réseau cohérent, à la fois idéologique, médiatique et entrepreneurial.
Un parcours que l’historien Nicolas Lebourg résume ainsi : une « extrême droite radicale version papier glacé et quartiers bourgeois. Le combat intellectuel sans œuvre, la radicalité politique sans risque ».
« Diffamatoire, caricaturale, pour pas dire plus »
Les réactions à la réponse de Denis Olivennes n’ont pas tardé. Guy Birenbaum conseille : « Lisez la leçon que Denis Olivennes administre à Pascal Meynadier, auteur de « l’enquête » sur le limogeage d’Olivier Nora, dans le JDD. C’est un régal pour les yeux. [Disclaimer je suis éditeur chez Plon et donc Denis Olivennes est mon big boss. Ayant été viré d’à peu près toutes les boites où je suis passé (dont ma propre maison d’édition), je n’ai jamais eu peur de déplaire à mes supérieurs hiérarchiques. Si je dis du bien de Denis O. c’est que je le pense]. »
Laurent Valdiguié, « ex du JDD d’avant » est formel : « Diffamatoire, caricaturale, pour pas dire plus, sans un gramme de contradictoire « l’enquête » sur l’affaire Grasset publiée dans le JDD d’aujourd’hui ne serait jamais passée en l’état quand j’en dirigeais les pages Société, dix ans durant… »
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En creux, ce sont aussi deux pôles majeurs de l’édition française qui se retrouvent face à face : Hachette, mastodonte du secteur, et, en face, un ensemble d’acteurs structurants – dont Editis – qui, sans peser le même poids, reste le deuxième groupe éditorial français, et un géant du secteur. Le temps des faux-semblants, côté éditorial, est révolu, à un an des présidentielles…
Photographie : Denis Olivennes, en 2016 (Human Rights for All FIDH Worlwide Human Rights Movement, CC BY-NC-ND 2.0)
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Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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