Les enquêtes sur les cold cases, ces meurtres non résolus depuis des décennies, reposent sur des méthodes souvent méconnues. L’analyse victimologique et la connaissance du cercle proche des victimes permettent de faire émerger de nouveaux indices. Récit d’une enquête portant sur le meurtre d’une adolescente, survenu il y a quarante ans.
Lorsque les policiers arrivent sur son lieu de travail, Anne ne peut imaginer que c’est pour elle qu’ils font le déplacement. De l’annonce, elle ne retient que quelques mots, secs et hachurés : sa fille unique de 16 ans a été tuée de plusieurs coups de couteau au sein du domicile familial. Malgré le choc, les proches sont rapidement entendus : la famille, puis les amis, les camarades et les voisins.
Nous sommes dans les années 1980, l’enquête sur le meurtre de Sophie ne fait que débuter (le prénom de la victime et certains éléments ont volontairement été modifiés).
À l’époque, l’ADN n’est pas encore au cœur des investigations criminelles et aucune trace génétique ne sera collectée. Alors, quand l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) reprend l’affaire quarante ans plus tard, il faut mobiliser d’autres leviers pour retrouver le meurtrier.
L’unité d’analyse comportementale (UACP), formée de trois psychocriminologues, constitue l’un des outils mis à la disposition des enquêteurs pour reprendre ces affaires complexes restées irrésolues.
L’entourage : premier suspect
L’annonce d’un décès dans des circonstances criminelles constitue, pour les proches, une épreuve émotionnelle. Elle les confronte à une réalité brutale susceptible d’altérer temporairement leurs capacités de compréhension, de réaction et d’expression. Si certaines manifestations sont attendues (pleurs, cris, colère), d’autres réponses, telles que la sidération, la distanciation ou une apparente froideur, peuvent également survenir. Ces réactions ne sauraient être interprétées comme une absence d’affect : elles relèvent fréquemment d’un état de choc. Il importe, dès lors, de ne pas assimiler ces mécanismes défensifs à des indices de dissimulation.
Cependant, cette lecture clinique ne peut occulter les réalités de l’enquête criminelle qui conduit souvent à orienter les investigations vers l’entourage de la victime. Les statistiques criminologiques montrent en effet que, dans de nombreux homicides, l’auteur appartient au cercle familial ou relationnel.
D’après les données du ministère de l’intérieur, en 2023, sur les 996 personnes décédées à la suite d’un homicide en France, environ une sur quatre l’a été dans un cadre familial. Et lorsque l’on considère spécifiquement les victimes féminines, plus d’une sur deux a été tuée dans un contexte intrafamilial.
À l’échelle internationale, les recherches criminologiques menées à partir d’homicides résolus montrent que les meurtres commis par des auteurs totalement inconnus de leurs victimes restent rares. Ils représentent en moyenne entre 9 % et 20 % des cas, selon les pays et les périodes étudiées. Une recherche menée en 2021 en Algérie confirme encore ces résultats : dans plus de 80 % des homicides étudiés, un lien de connaissance existe entre la victime et son meurtrier (dans 21 % des cas il s’agit d’un membre de la famille, dans 12 % d’une relation intime, dans 28 % d’un voisin, dans 14 % d’un ami, dans 6 % d’une relation professionnelle).
S’agissant du meurtre de Sophie, un facteur de vulnérabilité spécifique doit aussi être intégré à l’analyse : l’adolescence. Des travaux menés en 2024 en Italie indiquent que, entre 13 et 18 ans, les jeunes femmes sont tuées par un partenaire intime dans neuf cas sur dix (62 % par le partenaire actuel, 26 % par un ancien partenaire).
Lorsque l’auteur est identifié, le profil correspond à celui d’un jeune homme légèrement plus âgé que la victime (environ + 3,9 ans). Dans plus de la moitié des situations, le passage à l’acte s’inscrit dans un contexte de rupture ou de conflit amoureux.
Au vu de ces éléments, les enquêteurs procèdent dès que possible à l’audition de l’entourage de la victime, afin de mieux cerner quelles étaient ses préoccupations, ses dynamiques relationnelles et ses histoires adolescentes. Si l’on en croit ces données chiffrées, le criminel serait juste là, caché dans son cercle de connaissance.

Les biais cognitifs dans les enquêtes
Les parents endeuillés sont-ils vraiment des témoins fiables ? Tandis que l’enquête vise à objectiver le profil d’une victime, les parents évoquent avant tout leur enfant, investi d’une forte charge affective. Cette proximité favorise l’émergence de biais cognitifs lors des déclarations initiales : idéalisation post-mortem, minimisation des conflits, biais de loyauté familiale ainsi que des mécanismes défensifs liés à la honte ou à la culpabilité. En relisant les premières auditions, cela transparaît souvent dans certaines formules récurrentes des proches, telles que « Elle n’aurait jamais fréquenté de mauvaises personnes », « Elle était appréciée de tous » ou encore « J’aurais dû être au domicile ce jour-là ».
S’y ajoutent des phénomènes de contamination intertémoins, les échanges intrafamiliaux contribuant à l’élaboration d’un récit homogénéisé. Il en résulte fréquemment la construction d’un portrait lissé : famille sans difficulté, adolescente sans problème, dans lequel certains aspects de la vie intime restent dans l’ombre.
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Afin de limiter les effets des biais cognitifs dans la conduite des enquêtes, les services de police recourent à des grilles structurées d’exploration victimologique. Ces outils méthodologiques visent à examiner de manière systématique l’ensemble des dimensions de la vie de la victime : sphère affective et sexuelle, relations sociales et professionnelles, vulnérabilités, habitudes de vie ainsi que d’éventuels changements récents de comportement.
La structuration des informations recueillies permet ensuite une mise en perspective comparative des données, faisant apparaître les convergences, les divergences, les zones d’ombre ou encore les éléments susceptibles d’avoir été tus. Dans le cadre de la réouverture d’un dossier ancien, ces portraits victimologiques constituent un appui essentiel aux nouvelles auditions : ils orientent les investigations vers les éléments demeurés lacunaires, insuffisamment explorés ou précédemment passés sous silence, et favorisent ainsi une reprise d’enquête plus exhaustive et méthodologiquement sécurisée.
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Dans l’affaire criminelle du meurtre de Sophie, l’analyse conduite au sein de l’OCRVP a mis en évidence une période de remaniement identitaire marquée, où la contestation des normes parentales et les conduites transgressives s’inscrivaient dans un processus adolescent classique.
Les auditions des amies se révèlent, à cet égard, particulièrement fécondes. Elles font émerger des éléments souvent ignorés du cercle familial : des expériences affectives et sexuelles, l’usage de cannabis et d’alcool en soirée et, un projet de fugue pour rejoindre celui qu’elle pensait être son grand amour.
Toutefois, l’examen psychocriminologique suggère également l’existence d’un décalage possible entre les récits livrés au groupe de pairs et la réalité des conduites de Sophie : certaines expériences semblent avoir été enjolivées pour se donner une image plus téméraire, plus audacieuse. Dès lors, l’enjeu analytique ne réside pas seulement dans l’accumulation d’informations factuelles, mais aussi dans l’appréhension des écarts entre les différentes représentations sociales de la victime afin de cerner, au plus près, la dynamique identitaire à l’œuvre.
L’analyse victimologique
L’analyse victimologique, dans le cadre de l’enquête criminelle, est l’étude de la victime permettant de déduire les circonstances de sa sélection par l’auteur et la dynamique du crime. À l’OCRVP, cette analyse est réalisée par les psychologues de l’Unité d’analyse comportementale psychocriminologique.
Cependant, cette discipline a longtemps occupé une place secondaire au profit du profilage criminel, focalisé quasi exclusivement sur le criminel recherché. Le profilage s’est, en effet, historiquement construit à partir de l’analyse des traces comportementales laissées sur la scène de crime (mode opératoire, signature, mise en scène), à partir desquelles les enquêteurs tentaient d’inférer les caractéristiques du suspect.
Pourtant, les travaux de criminologues spécialisés dans l’analyse comportementale, comme Wayne Petherick ou Brent Turvey, soulignent le rôle central de la connaissance de la victime dans la compréhension du processus criminel. C’est en croisant l’analyse victimologique et le profilage criminel du suspect que l’on peut éclairer trois aspects essentiels de l’enquête : le contexte du crime, les liens éventuels entre auteur et victime, et les pistes d’investigation à privilégier.
Le lieu dans lequel se trouvait la victime, sa vulnérabilité et sa capacité à se défendre donnent des indices sur la façon dont le meurtrier a agi. Celui-ci choisit souvent sa victime en fonction de ce qu’elle lui permet de réaliser : satisfaire des fantasmes, répondre à ses pulsions ou simplement profiter d’une opportunité donnée. L’analyse victimologique, articulée aux éléments objectivés sur la scène de crime, permet ainsi d’inférer le mode d’approche, le mode d’attaque, les risques assumés et, dans une certaine mesure, le mobile.

L’analyse victimologique du meurtre de Sophie éclaire plusieurs traits du comportement de l’auteur. L’adolescente n’ouvrait pas la porte aux inconnus, suggérant une approche par ruse mobilisant certaines compétences sociales. Le crime survient alors qu’elle est seule à son domicile, dans le cadre d’une activité routinière, laissant penser à un repérage préalable et à une capacité d’anticipation.
Son caractère « calme », sa petite corpulence et ses faibles capacités de résistance physique indiquent de la part de l’agresseur une violence disproportionnée et une perte de contrôle émotionnel, suggérant un auteur colérique et impulsif. L’autopsie révèle également que Sophie n’a pas été violée, ce qui nous oriente vers un mobile non sexuel. Enfin, le corps n’a pas été déplacé et la scène n’a fait l’objet d’aucune mise en scène, ce qui laisse penser à un départ précipité.
Affaire à suivre
La reprise du dossier par les enquêteurs de l’OCRVP ouvrira la voie à l’exploration de nouvelles hypothèses, notamment par la réaudition des témoins de l’époque. Leur mémoire sera-t-elle altérée par les années ? Ou le temps deviendra-t-il un allié ?
Certains dossiers traités au sein de l’OCRVP enseignent que les années passées peuvent transformer les dynamiques psychologiques et relationnelles des témoins. L’éloignement émotionnel, la maturation individuelle ou la reconfiguration des liens interpersonnels sont susceptibles de lever d’anciennes inhibitions et de délier certains secrets.
Ces remaniements psychiques favorisent parfois l’émergence d’éléments demeurés tus au moment des faits : un terrain d’analyse privilégié pour les psychocriminologues.
Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.
Source:
theconversation.com




