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AccueilCultureLivres & LittératureÉcrire un roman ? Je n'attendais que ça

Écrire un roman ? Je n'attendais que ça

C’est le premier jour de mon exil volontaire en Polynésie qui me mènera à Raiatea, confetti paradisiaque des Îles Sous-le-Vent ; la parenthèse, sensée ne durer que quelques mois, s’étirera au final sur plus de sept ans.

9 Octobre 1978 : Jacques Brel se consume dans une chambre d’hôpital sordide à Bobigny, terrassé par le Crabe. À ce moment, j’en suis certain, ses dernières pensée vont à la Polynésie. Il ne peut en être autrement ; ils se sont tant donnés.

Au même moment, d’autres meurent à Auahi, un atoll microscopique de l’archipel des Tuamotus. Là, c’est un village entier que dévore une impensable violence.

Traînant ma valise sous le soleil sauvage de Tahiti, je ne pense évidemment à rien de tout cela. Je ne l’ai pas encore écrit ni même imaginé. Mais plus tard, ce télescopage des dates me ravira.

Hélène, une amie de Médecine, vient me chercher à l’aéroport. Sur sa terrasse ombragée, surplombant la rade de Papeete, je me régénère à la grâce d’un petit-déjeuner des plus exotiques : fruits frais, cochon rôti et beignets à l’eau de coco.

Évoquant nos familles, Hélène me confie que son père, alors procureur de la république, a instruit, au mi-temps des années 80, l’affaire des bûchers de Faaite, un incroyable cas de psychose collective mêlant querelles intestines et fanatisme religieux, conclu par l’assassinat de six personnes sur cette île quasi-déserte.

Forcément, cette sombre histoire qui contraste de façon si radicale avec la supposée quiétude insulaire, m’effare autant qu’elle me fascine. À tel point, qu’au cours des mois suivants, je me jette de façon compulsive sur tout ce qui y a trait : des plus banales émissions télévisées à d’exigeants traités de sociologie. Tout y passe.

Les années aussi, d’ailleurs.

Car, au début, il n’est pas question d’en faire un roman. Je m’en sens incapable, n’ayant commis jusque là que quelques fragments de nouvelles, vite avortées, ainsi que de fastidieux articles scientifiques.

Noël 2021 : Trouvant l’inspiration au fond d’une bouteille de rhum agricole, nous décidons avec Cyrille, un ami dessinateur de passage à Raiatea, d’en faire une bande dessinée. À moi d’en rédiger le scénario.

C’est le déclic. Je me plonge dans l’écriture alors que je sais à peine nager ; pendant plus de de six mois, je ne fais plus que ça, littéralement.

Surgit d’abord l’anti-héros : Ange Delagrive, journaliste raté, réduit à pondre d’insipides nécrologies pour France-Soir. Lui inventant un passé militaire en Indochine — pour le cabosser, je découvre une autre page sanglante de l’Histoire.

Comme bien d’autres auteurs j’imagine, j’injecte un peu de moi en lui. Le même âge. Le même amour pour le jazz et les whiskys écossais — dans des proportions radicalement différentes, faut-il le préciser ?

J’ai désormais besoin d’une excuse valable pour envoyer Ange en Polynésie. Quoi de plus simple, alors, que de convoquer la figure crépusculaire de Brel qui a longuement séjourné aux Marquises ?

Cela me fournit ainsi un cadre temporel strict : 1978. Menant quelques recherches sur les évènements marquants de cette année là, je décroche la timbale : la traque de Mesrine ou les attentats d’Orly pour ne citer qu’eux. Je décide de mêler ces faisceaux du réel à ma propre fiction.

Puis Faaite disparaît — pas question de m’embourber dans un récit documentaire, remplacée par Auahi, une île imaginaire que je situe au sein d’un archipel, lui authentique, qu’un lourd lord anglais avait nommé « îles du désappointement » au XVIIIe siècle.

Tous ces éléments épars se révèlent étrangement miscibles.

Vampirisé par mon traitement de texte, j’écoute de la musique en continu. Brel, évidemment, mais bien d’autres choses aussi qui, formant un vrai kaléidoscope sonore, vont d’elles même s’immiscer dans l’histoire. Ainsi, chaque chapitre — renommé « PK » en référence aux bornes kilométriques jalonnant les routes polynésiennes — sera précédé d’une référence musicale.

J’ai l’impression que tout s’imbrique à la perfection ; c’en est jubilatoire.

Été 2022 : Nous nous retrouvons, avec Cyrille, à dix-huit mille kilomètres d’Auahi pour une escapade dans les montagnes basques.

Je lui remets, un rien fébrile, deux cahiers d’écriture et la centaine de fiches bristol sur lesquelles j’ai consigné, avec un soin maniaque, le moindre détail de l’intrigue.

Cyrille comprend que j’ai largement dépassé l’objectif fixé ; cela semble d’ailleurs l’arranger : il vient de s’engager dans un nouveau projet au long cours.

« Et si tu en faisais plutôt un roman, Doc ? »

Soit. Je n’attendais que ça.

Crédits photo : Droits réservés

Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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