En marge de l’ouverture du procès du jeune meurtrier de la professeure d’espagnol tuée d’un coup de couteau en 2023, le ministre revient ce mardi 21 avril dans « Les 4 Vérités » sur la lutte contre les violences en milieu scolaire. « L’enjeu pour nous, c’est de multiplier les contrôles et bien sûr de travailler aussi sur l’éducation », assure-t-il.
Alors que s’ouvre le procès du meurtrier d’Agnès Lassalle, professeure d’espagnol poignardée mortellement en plein cours par un élève en février 2023, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, est l’invité des « 4V », mardi 21 avril. « Plus que jamais, la communauté éducative est unie », souligne-t-il, abordant « contrôles aux abords des établissements pour détecter les armes blanches », et les près de 1 000 armes retrouvées sur plus de 20 000 contrôles, dont des « couteaux » et « cutters ».
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Gilles Bornstein : Le procès du meurtrier d’Agnès Lassalle s’ouvre aujourd’hui à Pau. Qu’est-ce que le ministre dit aux profs qui parfois craignent d’aller travailler le matin ?
Édouard Geffray : Je leur dis d’abord l’unité de l’institution, en l’occurrence l’unité autour de la famille de Mme Lassalle et de Monsieur Voirin. Vous vous souvenez comme moi de ce drame il y a trois ans qui avait bouleversé la communauté éducative. Plus que jamais, la communauté éducative est unie. Vous savez, je le dis souvent, mais l’Éducation nationale, c’est comme un corps, et si vous touchez une partie, vous avez tout le corps qui réagit. Et je leur dis aussi évidemment qu’on se bat collectivement pour faire reculer la violence. Vous savez qu’on fait énormément de contrôles aux abords des établissements pour détecter les armes blanches. On en a fait 20 500 en un an, on a retrouvé pas loin de 1 000 armes blanches. Peut-être moins, 800 armes blanches. Couteaux, cutters, etc. En un an, sur 20 500 contrôles. Donc, c’est plusieurs centaines de milliers de lycéens et de collégiens.
1 000 sur 20 000, c’est quand même beaucoup.
Ça fait beaucoup, oui, je suis d’accord avec vous. Et donc, tout l’enjeu pour nous, c’est de multiplier les contrôles et bien sûr de travailler aussi sur l’éducation. Parce que le premier problème, c’est quand même que le couteau ne sorte pas de la maison. Et donc, c’est de travailler avec les familles, avec les parents, avec les élèves pour bannir cette espèce de pratique totalement inacceptable qui fait que certains jeunes aujourd’hui se promènent armés.
Vous avez marqué l’opinion il y a quelques jours en annonçant une « vague sismique », c’est votre terme, de réduction du nombre d’élèves : 1,7 million en moins en 10 ans, dont 900 000 en primaire. Moins d’élèves, moins de classes, je suppose. Combien de classes vont-elles fermer à la rentrée prochaine ?
À la rentrée prochaine, on ne sait pas encore, puisque c’est actuellement en cours de définition dans les départements. Je voudrais revenir sur deux choses. La première, d’abord, c’est qu’il est temps que nous sortions collectivement du déni démographique. Ça fait 10 ans que notre démographie baisse, on est parti pour au moins 10 ans. Vous l’avez dit, c’est 1,7 million d’élèves. Il faut juste rapporter ça au nombre d’élèves, c’est-à-dire que c’est quand même 14 % d’élèves en moins dans l’espace de 10 ans qui vont nous arriver.
Qu’est-ce que vous voulez dire par sortir du déni ?
Je pense que pendant très longtemps, on s’est dit « c’est pas grave, ça va revenir, c’est pour plus tard », etc. Et maintenant, il faut qu’on ait une vision à long terme.
Le président de la République a décrété le réarmement démographique, ça ne se décrète pas ?
Peu importe, mais ce qu’il faut surtout, c’est qu’on ait une vision à long terme. Parce que les enfants qui sont en maternelle, ils vont passer le bac dans 15 ans. Et quand ils vont passer le bac, il y aura 25 % d’élèves en moins à le passer avec eux. C’est ça que ça veut dire. Et ce qu’il faut maintenant, une fois qu’on sait ça, j’ai fait faire cette étude pour que tout le monde ait les mêmes éléments, il faut qu’on travaille ensemble pour en faire à la fois une opportunité et, en même temps, en tirer les conséquences. Parce que, quand vous n’avez plus d’enfants dans certains endroits, il faut en tirer les conséquences. Donc on lance les travaux avec une méthode aussi un peu différente, c’est-à-dire qu’on va partir vraiment du terrain et de la projection de ce que doit être la carte scolaire pour construire derrière tous nos schémas, si je puis dire, en termes d’emploi, en termes de budget, etc. Il faut un peu changer de braquet si on veut faire face à la situation.
Mais ça veut dire quoi ? Il y aura des suppressions de classes ? Il n’y en aura pas ?
Il y aura des suppressions, oui, bien sûr. Il y a pour cette année, dans le public, 3 200 suppressions de postes à la rentrée scolaire. Si on avait dû suivre la démographie, on aurait dû en supprimer une 9 000. On n’a pas fait ça, on en a supprimé 3 000 parce qu’il faut tenir compte de ce qui se passe. Donc à partir de là, vous avez des ouvertures de classes, des fermetures de classes, mais enfin cela vous donne à peu près le ratio du nombre de classes qui peuvent fermer.
Mais tous les ans, des élèves se retrouvent sans prof devant eux à la rentrée, et même ceux qui ont des profs, les remplacements, ça fonctionne mal. Je suis sûr qu’il y a des gens qui nous écoutent ce matin, qui savent que le prof de telle matière n’est pas là, et qui se demandent s’il y aura un remplaçant ce matin devant leurs enfants. Est-ce qu’on ne peut pas profiter de cette baisse de la démographie pour améliorer ces taux de remplacement qui ne fonctionnent pas bien ?
Si, c’est l’un des enjeux, c’est pour ça d’ailleurs qu’on ne reprend pas toute la démographie, qu’on ne suit pas la démographie, si on la suivait on ne changerait rien. On ne la suit pas, on réduit le nombre d’élèves par classe d’abord, il faut quand même le rappeler, puis aujourd’hui, effectivement, on travaille sur le remplacement. Simplement, il n’y a pas d’effet de vase communicant entre les deux.
Ça, c’est compliqué à comprendre.
Je vous donne juste un exemple. On a aujourd’hui des toutes petites structures scolaires dans certains endroits. Moi, j’ai des collèges à moins de 60 élèves, quand même. J’ai une centaine de collèges en France qui font entre 50 et 60 élèves. Ça signifie qu’il y a une classe par niveau.
Ils ont vocation à fermer ceux-là ?
On essaie de les protéger au maximum. Dans certains endroits, les collectivités font le choix de les fermer, mais on essaie de les préserver, parce que ça correspond à un tissu important. Si j’ai un professeur de physique dans ce collège, il est professeur dans deux voire trois collèges. Parce que du coup, pour faire tout son service, il faut qu’il soit sur trois établissements. Quand vous cherchez un remplaçant, il faut trouver un remplaçant qui puisse intervenir sur les trois collèges. Et vous voyez bien, que géographiquement, c’est plus long. C’est pour ça qu’il faut un peu repenser les choses, parce qu’au lieu de subir chaque année en disant « qu’est-ce qu’on va faire l’année prochaine », il faut en réalité repenser un peu tout le système.
Sébastien Lecornu, j’imagine, vous a écrit ou va vous écrire sa petite bafouille pour le budget 2027. Il va falloir trouver une trentaine de milliards d’euros. Est-ce que l’Éducation nationale va devoir participer à cet effort collectif de réduction des dépenses ?
Il y a un moment où, quand on est dans une situation budgétaire contrainte, tout le monde doit se poser la question de savoir comment il contribue. Ça, c’est normal. Après, pour moi, tout l’enjeu, c’est une fois encore de partir des besoins du terrain pour arriver au nombre de postes nécessaires. Je dis ça parce que c’est important. Ça fait quand même pas mal de temps qu’en France, quand on pense le budget, on a une discussion à Paris au sommet, et après, on dit aux académies et aux écoles et aux habitants : « Voilà le nombre de postes que vous avez cette année ».
Vous m’avez sous-entendu : « Oui, on va devoir faire un effort »…
Mais moi, je fais l’inverse, c’est un peu nouveau cette année, je pars des départements, je leur dis : « Dites-moi ce dont vous avez besoin pour bien faire la rentrée de 2027 », et après il y aura des discussions.
L’Assemblée hier a voté une augmentation de la loi de programmation militaire, une trentaine de milliards d’euros, dont 8 milliards dès l’année prochaine, donc dans le budget de l’État. L’armée passe avant l’école ?
L’Éducation, je vous rappelle, est le premier budget civil de l’État en France et son budget a augmenté de 30 % depuis 2017. On ne peut pas dire qu’on est tout à fait, si je puis dire, à la roue ou à la remorque du reste du budget.
On trouve 30 milliards de plus pour l’armée qu’on ne trouve pas pour l’école.
D’abord, il ne vous a pas échappé qu’il y a quelques menaces extérieures qui justifient peut-être qu’on fasse un effort. Je crois que c’est l’intérêt des Français. Tout comme d’ailleurs l’éducation est aussi l’intérêt des Français. Je rappelle juste, parce que tout le monde l’a oublié, que cette année, le budget de l’Éducation nationale est un des seuls budgets dont les montants ont encore augmenté. Donc on continue à faire l’effort. Qu’il y ait des efforts à faire en même temps sur la défense, c’est normal, qu’il y en ait sur l’éducation, tout le monde est pour aussi.
Après les révélations de violences dans le périscolaire, vous avez mis en place un protocole de signalement. Comment ça fonctionne ?
Très concrètement, il faut savoir, peut-être avant de vous répondre, que l’école est le premier signaleur de France. C’est-à-dire 80 000 informations préoccupantes ou signalements au procureur de la République chaque année en France. Simplement, il n’y avait pas de trame commune, il n’y avait pas de guide finalement pour le faire. Donc ce que j’ai fait, c’est que j’ai envoyé un petit guide à tous les personnels pour dire : « Voilà comment repérer, comment détecter, il y a des éléments qui permettent de détecter le comportement des enfants, qui laissent penser qu’il y a un problème, et ensuite comment signaler les faits à la fois aux procureurs, aux services sociaux, etc. » Donc c’est assez simple en réalité à faire, mais il se trouve que ça n’existait pas.
Mais signaler, c’est agir quand les choses sont arrivées. Est-ce que ce n’est pas prévenir ? Comment on prévient ?
En fait, il y a toute la chaîne. D’abord, prévenir, c’est empêcher que des personnels qui auraient eu des comportements inqualifiables puissent entrer dans le système. Aujourd’hui, on a un système de contrôle à l’entrée dans l’Éducation nationale qui fait qu’on contrôle les fichiers, le casier judiciaire, ce qu’on appelle les fichiers des auteurs d’infractions sexuelles, etc. Donc, on a une barrière à l’entrée, si je peux dire. Après ça, le risque, c’est qu’une personne qui n’aurait aucun antécédent puisse avoir un comportement criminel au cours de sa vie, 10 ans, 20 ans, 30 ans après avoir pris ses fonctions. Dans ce cas-là, la règle pour moi est très simple, et on va proposer un article de loi dans ce sens, c’est de faire ce qu’on appelle une liste noire. Si un agent que j’aurais écarté pour des raisons de comportement inapproprié avec des élèves, et qui n’aurait pas été condamné pénalement, ne pourra plus être repris à l’Éducation nationale. Donc il faut, pour être clair, fermer les portes et les fenêtres pour se protéger. Et puis à l’intérieur aussi, il faut éduquer les élèves, il faut éduquer les enfants. Il faut apprendre à éclairer la parole des enfants. Ce n’est pas évident. Il faut leur apprendre à dire quand il y a des choses qui ne vont pas.
Source:
www.franceinfo.fr





