En temps normal, un tiers du commerce mondial d’engrais — ainsi que 35 % du pétrole brut et un cinquième du gaz naturel liquéfié — transite par le corridor maritime situé au sud de l’Iran ; or, le trafic des navires-citernes est aujourd’hui pratiquement à l’arrêt en raison du conflit déclenché par une offensive militaire israélo-américaine contre l’Iran le 28 février.
En réaction, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a mis sur pied un groupe de travail chargé de faciliter le passage en toute sécurité des engrais et des matières premières connexes à des fins humanitaires.
Le Directeur exécutif du Bureau des Nations Unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS), Jorge Moreira da Silva.
Ce groupe est dirigé par Jorge Moreira da Silva, Directeur exécutif du Bureau des Nations Unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS), une entité qui fournit des services d’infrastructure, d’achats et de gestion de projets à l’échelle mondiale.
« Nous ne pouvons pas attendre que tout soit réglé », a-t-il déclaré lors d’un entretien exclusif avec ONU Info.
« La saison des semis a déjà commencé… Par conséquent, si nous ne trouvons pas de solution immédiatement, la crise sera d’une ampleur et d’une gravité considérables, en particulier pour les pays les plus pauvres et les citoyens les plus démunis ».
Il a expliqué à Reem Abaza que le groupe de travail de l’ONU qu’il dirige serait en mesure de rendre opérationnelle sa « plateforme à guichet unique » en seulement sept jours, à condition que les belligérants qui bloquent le détroit autorisent le passage des engrais et autres matières premières.
Cet entretien a été condensé et édité par souci de clarté.
Jorge Moreira da Silva : L’objectif de ce groupe de travail était d’élaborer un mécanisme axé spécifiquement sur les engrais et les matières premières connexes — telles que l’urée, le soufre et l’ammoniac — afin de prévenir une crise humanitaire de grande envergure. Un tiers de la production mondiale d’engrais transite par le détroit d’Ormuz. On mesure donc aisément l’importance du golfe Persique pour la production d’engrais, ainsi que l’impact considérable que la perturbation du trafic dans le détroit d’Ormuz exerce sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en engrais.
Mais nous savons également que certains pays sont davantage tributaires de ces engrais. Malheureusement, certains d’entre eux étaient déjà extrêmement vulnérables en raison de chocs antérieurs — c’est le cas, par exemple, du Soudan, de la Somalie, du Mozambique, du Kenya ou encore du Sri Lanka. Ce ne sont là que quelques-uns des pays qui importent massivement des engrais provenant de cette région.

Le détroit d’Ormuz relie le golfe Persique au golfe d’Oman.
ONU Info : C’est actuellement la saison agricole dans certaines parties du monde, et l’absence d’engrais aura des répercussions considérables sur la sécurité alimentaire. Avec quelle rapidité pouvez-vous être opérationnels ?
Jorge Moreira da Silva : La question de la rapidité est cruciale. La diplomatie et la nature n’avancent pas au même rythme. Je sais que des efforts diplomatiques sont déployés en vue d’une solution politique pour le Moyen-Orient — et pour ce conflit — afin d’instaurer une paix durable.
Toutefois, l’argument que je ne cesse de soulever est le suivant : nous ne pouvons pas attendre que tout soit réglé pour, à tout le moins, résoudre un problème à temps pour la saison des semailles. Cette saison a déjà débuté et, dans la plupart des pays d’Afrique, elle s’achèvera en mai. Par conséquent, si nous ne trouvons pas de solution immédiate, la crise prendra une ampleur et une gravité considérables, en particulier pour les pays les plus pauvres et les citoyens les plus démunis.
Je tiens à insister sur un point précis : ce mécanisme ne vise en aucun cas à compromettre ou à remettre en cause la liberté de navigation. La liberté de navigation est un principe incontestable ; le Secrétaire général et moi-même avons affirmé avec la plus grande clarté la nécessité de la rétablir.
Ce que nous disons, en revanche, c’est ceci : tant que cette liberté de navigation n’est pas pleinement rétablie et garantie — en raison des négociations en cours dans le contexte de la guerre —, mettons en place, à tout le moins, un mécanisme exceptionnel, limité dans le temps et circonscrit aux engrais ainsi qu’aux matières premières connexes ; cela permettrait d’agir à temps pour la saison des semailles.
ONU Info : Mais pour que ce mécanisme soit opérationnel, vous avez besoin du consentement des principales parties prenantes. Comment se déroulent les échanges avec elles ?
Jorge Moreira da Silva : Pour en revenir à la question de la rapidité —, de combien de temps aurions-nous besoin si nous parvenions à un accord politique ? En d’autres termes, si les États Membres décidaient d’approuver la mise en place d’un tel mécanisme, quel serait le délai requis d’un point de vue opérationnel ?
Il nous faudrait sept jours. Mon équipe — l’équipe de l’UNOPS — a d’ores et déjà identifié, dans le cadre du groupe de travail réunissant les autres agences, l’ensemble des éléments pratiques nécessaires à cette fin.
Il s’agit notamment de la mise en place d’une plateforme centralisée destinée à autoriser l’ensemble des expéditions transitant par le détroit d’Ormuz, ainsi que du déploiement d’observateurs sur le terrain. Nous avons recensé l’ensemble des besoins et je m’engage, si l’accord se concrétise, à ce que — dans un délai de sept jours — nos équipes sur le terrain soient prêtes à assurer ce type de facilitation.
Je dis toujours que si ce mécanisme s’avère inutile, c’est une excellente nouvelle. Si une solution ne requiert pas ce dispositif, c’est que la liberté de navigation a été rétablie et que nous n’avons plus besoin d’un mécanisme spécifique pour les engrais. Toutefois, dans l’éventualité où les négociations globales — qu’elles portent sur la paix ou sur la réouverture totale du détroit d’Ormuz — n’aboutiraient pas à un résultat favorable, l’ONU se tient prête, si les États Membres le souhaitent, à déployer rapidement cette opération relative aux engrais afin de prévenir une crise humanitaire de grande ampleur.
ONU Info : Disposez-vous de toutes les ressources nécessaires pour que ce mécanisme soit rapidement opérationnel ?
Jorge Moreira da Silva : Je ne pense pas que la question réside dans les ressources ; cela ne nécessitera pas d’importants moyens matériels, mais plutôt une volonté politique. À mon sens, la ressource la plus essentielle requise pour cette initiative est précisément cette volonté politique.
Je dirais que, dès l’instant où nous aurons cette volonté politique — celle d’autoriser un mécanisme de ce type qui ne remet pas en cause la liberté de navigation, mais nous permet de commencer immédiatement à acheminer les engrais —, je suis convaincu que les ressources suivront. Plusieurs délégations m’ont déjà fait part de leur volonté d’apporter leur soutien ; je leur réponds : « Un instant, s’il vous plaît. » Nous devons d’abord parvenir à un accord ; par la suite, nous accueillerons très favorablement votre soutien, y compris sur le plan des ressources.
ONU Info : Quelles seraient les conséquences pour les populations vulnérables à travers le monde si ce projet n’aboutissait pas, ou n’était pas rendu opérationnel dans les meilleurs délais ? Et pourquoi est-ce précisément l’ONU qui doit assurer la gestion de ce mécanisme ?
Jorge Moreira da Silva : Eh bien, pour ce qui est de la pertinence de cette démarche, je dirais que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont su expliquer avec beaucoup d’éloquence l’importance capitale des engrais pour l’agriculture, les rendements et la productivité.
Les engrais apportent certains composants — certains « ingrédients » — qui permettent aux plantes de croître plus rapidement et d’offrir une meilleure productivité. Cet apport est particulièrement crucial dans certains pays dont la situation est déjà précaire en raison du changement climatique. Par ailleurs, nous savons que si la productivité agricole vient à faire défaut, cela engendre l’insécurité alimentaire, la faim et la famine.
Le Programme alimentaire mondial a présenté des chiffres d’une grande éloquence : une perturbation du trafic dans le détroit d’Ormuz pourrait plonger 45 millions de personnes supplémentaires dans la faim et la famine. Il est donc évident que nous devons agir ; c’est pourquoi il est si important que l’ONU se tienne prête à intervenir par l’intermédiaire de ce mécanisme.
Pourquoi l’ONU ? Tout simplement parce que l’ONU incarne une neutralité indispensable dans un contexte tel que celui-ci. C’est la raison pour laquelle il nous a été demandé de soutenir l’Initiative céréalière de la mer Noire ; c’est pourquoi il nous a été demandé d’appuyer le Mécanisme de vérification et d’inspection des Nations Unies au Yémen ; et c’est aussi pourquoi il nous a été demandé d’apporter notre soutien à Gaza dans le cadre de ce type d’opération.
Ainsi, l’ONU apporte non seulement la neutralité requise, mais aussi la capacité opérationnelle nécessaire pour assurer ce type de suivi et de responsabilisation. Encore une fois, je reviens au principe fondamental : il s’agit de bâtir la confiance. L’atout principal — et le résultat premier — d’un tel mécanisme, c’est la confiance. Or, nous savons à quel point il est crucial, durant un conflit et même dans la phase post-conflit, de renforcer les niveaux de confiance ; et je suis convaincu que, grâce à ce mécanisme, nous sommes en train de bâtir cette confiance.
Source:
news.un.org





