D’après la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), 3.500 espèces dans le monde sont considérées comme envahissantes, c’est-à-dire déplacées de leur aire de répartition naturelle par l’activité humaine. Leur nombre n’a cessé de croître avec l’accélération du commerce mondial. Une fois sur place, elles se multiplient et constituent un danger à la fois pour les humains (transmission de virus par les moustiques, agressivité des frelons…) et pour la biodiversité (par la prédation d’autres espèces qui, à long terme, modifie les écosystèmes). En cause, l’absence de prédateurs et de parasites dans les régions d’accueil. « Chez elles, ces espèces sont discrètes au point, parfois, de n’avoir jamais fait l’objet de description scientifique. Ici, en l’absence d’ennemi, elles prolifèrent sans limite », remarque Jean-Lou Justine, professeur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). C’est le cas du frelon asiatique, dont une colonie donne naissance à 1.500 reines fondatrices par cycle de reproduction.
Sur les 37.000 espèces exotiques introduites par les activités humaines, moins de 10 % d’entre elles causent des dégâts. « Mais leur impact est colossal », prévient Céline Bellard, chargée de recherche CNRS en écologie à l’université Paris-Saclay. La dernière arrivée sur le sol hexagonal se nomme Wasmannia auropunctata, plus connue sous le nom de fourmi électrique, en référence à la sensation de décharge que procurent ses piqûres, qui peuvent provoquer une irritation ou des brûlures, voire un choc anaphylactique en cas d’allergie. Cette fourmi de couleur orangée, mesurant à peine 1 millimètre, figure sur la liste des espèces préoccupantes de l’Union européenne.
Arrivée dans une cargaison de plantes en provenance d’Amazonie, elle est détectée à Toulon (Var) en octobre 2022 puis, deux ans plus tard, à cinquante kilomètres de là, à La Croix-Valmer. Là où elle s’est établie, « les particuliers ne peuvent plus profiter de leur jardin, au risque de se faire piquer constamment », raconte Quentin Rome, entomologiste au MNHN. Ceci, sans compter les autres fourmis et les nids d’oiseaux qu’elle décime.
Inutile cependant de s’équiper d’insecticides en vente dans le commerce. Seule une lutte organisée à l’échelle du foyer d’infestation – et non des jardins – avec des insecticides calibrés pour cette espèce peut fonctionner. Elle a débuté dans le Var. « Nous avons réagi vite, ce qui laisse espérer une possible éradication », reprend le chercheur. Une course contre la montre afin d’éviter une invasion, comme celle de Tapinoma magnum, autre espèce de fourmi arrivée dans les années 2000.
Depuis, dans l’ouest de la France, elle ravage les cultures maraîchères et les potagers où elle pratique « l’élevage » de pucerons. Redouté lui aussi, et listé à l’inventaire européen, le frelon à pattes jaunes (Vespa velutina), dit frelon asiatique. En vingt ans, il a colonisé tous les départements français, constituant une menace pour les abeilles domestiques. Sa tactique : rester en vol stationnaire au-dessus des ruches et empêcher les butineuses de sortir. « Il faudrait que nos abeilles maintiennent une activité en sa présence », lance Quentin Rome. Et qu’elles s’inspirent des techniques de défense des abeilles asiatiques.
Présent dans l’Hexagone depuis 2004, le frelon asiatique (Vespa velutina) est inscrit sur la liste des 114 espèces envahissantes préoccupantes par l’Union européenne. En cause : la destruction des colonies d’abeilles. Crédit : NICOLAS REUSENS/SPL/SUCRÉ SALÉ
Là-bas, celles-ci pratiquent une ola vibratoire qui effraie les frelons, mais aussi le heat-balling : regroupées en une boule compacte autour du frelon, les abeilles l’étouffent par leur chaleur. Si les piqûres de frelon ne sont pas plus dangereuses que celles des autres hyménoptères, mieux vaut tout de même s’en méfier. Ces insectes peuvent devenir agressifs dès lors qu’on s’approche d’eux. « Les accidents surviennent notamment lorsqu’on taille une haie, au printemps, car certains nids sont à hauteur d’humain », poursuit l’expert, qui recommande de contacter la mairie dans ce cas – sans qu’elle soit tenue de les éliminer.
Piéger le frelon asiatique
Depuis son arrivée en 2004, le frelon asiatique a conquis toute la France, attaquant les ruches mais aussi la petite faune sauvage (mouches, guêpes, abeilles sauvages… ). Il serait tentant de vouloir bouter l’indésirable hors de nos jardins pour offrir un peu de répit à la biodiversité autochtone. Sauf que cela passe le plus souvent par la mise en place de pièges artisanaux – notamment à base de bouteilles en plastique découpées – qui s’avèrent dévastateurs pour cette même faune locale. Il existe bien, dans le commerce, des pièges dits sélectifs, mais ils coûtent cher et peuvent malgré tout capturer d’autres insectes.
Une surveillance quotidienne du piège est donc indispensable pour libérer les prises accessoires et éliminer les frelons asiatiques piégés – si tant est que l’on soit capable de le différencier du frelon européen qui, lui, a toute sa place au jardin. En réalité, hors apiculture, mieux vaut s’abstenir de toute autre mesure que l’élimination des nids, à confier à une entreprise spécialisée.
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Le ver plat Obama nungara a voyagé dans des pots de fleurs depuis l’Argentine
« Ces envahissantes sont des opportunistes, elles exploitent le milieu plus rapidement que les espèces locales », souligne Céline Bellard. Le succès écologique des fourmis électriques, capables de former des colonies de millions d’individus, provient d’une perte d’agressivité vis-à-vis des autres espèces de Formicidae. « Chez les individus natifs, les colonies entrent en compétition et la population s’auto-régule. Les fourmis électriques, elles, préfèrent économiser cette énergie pour coloniser l’espace par leur nombre », compare Olivier Blight, professeur à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale à l’université d’Avignon. En outre, comme de nombreuses espèces opportunistes, la fourmi électrique a développé des stratégies de reproduction efficaces : il suffit d’une reine pour démarrer une colonie.
Mais le succès des espèces envahissantes s’explique aussi par leur capacité à s’adapter à différents climats. Cette tolérance climatique se retrouve chez la fourmi Tapinoma. Méditerranéenne, celle-ci s’épanouit aussi bien sur les dunes des plages corses qu’à plus de 1.000 mètres d’altitude.
Enfin, les invasives ont une alimentation « généraliste », se nourrissant de tout ce qu’elles croisent. C’est le cas de la punaise diabolique (Halyomorpha halys), qui s’établit dans les potagers. Arrivée de Chine, elle est repérée en Suisse, puis à Strasbourg en 2012. Cette espèce polyphage se nourrit d’environ 120 espèces végétales différentes : plants de tomates, piments, pommes… L’insecte injecte sa salive toxique dans les fruits et légumes. « L’aliment est déformé car les cellules empoisonnées ne grandissent plus, à l’inverse des autres, observe Jean-Claude Streito, entomologiste à l’Inrae. Il devient tacheté et son goût est altéré. » Pour éliminer ces indésirables, il suffit de secouer les plantes et de récupérer les punaises dans une bassine.
C’est le plus souvent par l’intermédiaire du commerce de plantes ornementales que les espèces envahissantes s’introduisent dans les jardins. Le frelon asiatique est arrivé par bateau de Shanghai, caché dans la paille enveloppant des pots de bonsaï. « Cet arbre miniature abrite un concentré de tous les ravageurs que l’on peut trouver sur un arbre classique », s’alarme le chercheur.
Le ver plat (Obama nungara) a lui aussi voyagé dans des pots de fleurs, depuis l’Argentine jusqu’aux jardineries européennes. Là, tout est fait pour que le ver se sente comme chez lui. L’été, les brumisateurs humidifient l’air et l’hiver, les plantes sont recouvertes pour éviter le gel. Depuis, Obama nungara s’est installé dans 72 départements. « On en retrouve des milliers dans les jardins où il est signalé », insiste Jean-Lou Justine. Il s’attaque aux vers de terre et à certains escargots. Il convient donc de faire attention à toutes les plantes introduites volontairement dans les jardins, comme le conseille Jean-Claude Streito. « Évitez d’acheter sur Internet, préférez les espèces locales, et, surtout, ne rapportez pas de plantes de voyage », insiste-t-il.
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Des espèces exotiques nullement gênées par le réchauffement climatique
Le jardinier peut aussi laisser s’implanter des espèces envahissantes par le simple fait de les nourrir. C’est le cas des perruches à collier (Psittacula krameri). Arrivées d’Inde dans les années 1970, elles ont aménagé leurs dortoirs dans les arbres des zones urbaines d’Europe. Cette perruche se régale des bourgeons et des fruits, et fait son nid dans les cavités d’autres espèces, comme celles des chauves-souris. « Deux courants de la recherche coexistent à leur sujet. L’un, naturaliste, propose de les laisser vivre, considérant que leurs nuisances sont relatives. L’autre, plus écosystémique, prône une régulation pour maintenir l’équilibre de la biodiversité », analyse Philippe Clergeau, professeur émérite au MNHN.
Si les jardins sont propices aux invasives, c’est aussi parce que ce sont des milieux « perturbés », c’est-à-dire affaiblis. « Les jardins manquent de diversité biologique, ce qui laisse plus de chance aux espèces envahissantes de trouver leur place », explique Céline Bellard.
Demain, ces hôtes devraient poursuivre la colonisation de nouveaux territoires à la faveur du réchauffement climatique. « Les espèces locales s’adaptent mal aux hivers doux et aux vagues de chaleur estivales , poursuit la chercheuse. Tandis que les envahissantes, habituées à ces climats, ne sont nullement gênées. » La prolifération du moustique tigre et du frelon à pattes jaunes a été ainsi facilitée par la hausse des températures. Les chenilles processionnaires du chêne et du pin, originaires du sud de l’Europe et qui montent vers le nord à la faveur du dérèglement, sont reconnues officiellement comme des indicateurs de la transformation climatique en cours.
Ces espèces envahissantes pourraient-elles un jour être considérées comme locales ? Le débat est vite tranché. « En zoologie , précise Quentin Rome, seules les espèces importées avant 1492 sont considérées comme natives. » Frelons asiatiques, fourmis électriques et autres punaises diaboliques seront donc à jamais des colonisateurs.
Gare aux moustiques !
Dans les jardins, peu d’espèces envahissantes sont considérées comme hautement dangereuses pour la santé humaine, si ce n’est le moustique tigre, reconnaissable à ses rayures noires et blanches. Aedes albopictus transmet, par sa piqûre, les virus de la dengue, du chikungunya et du zika. Bien connu à la Réunion et aux Antilles, le moustique tigre est identifié pour la première fois en métropole en 2004. En vingt ans, il s’est introduit dans 80 % des départements français, soit l’une des invasions biologiques les plus rapides. L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a récemment alerté au sujet d’un risque « assez élevé » d’épidémie d’une des maladies liées au moustique tigre dans les cinq prochaines années. Le moustique commun (du genre Culex) – celui qui nous importune à la nuit tombée – se fait désormais, lui aussi, menaçant.
En cause, le virus West Nile (ou virus du Nil occidental), hébergé par des oiseaux migrateurs et qu’il transmet aux humains. « L’évolution du climat modifie les couloirs de migration de ces oiseaux, ce qui favorise l’introduction du virus dans de nouvelles zones géographiques, dont l’Europe », étaye Yannick Simonin, professeur de virologie à l’université de Montpellier. Sans plus attendre, pensez à éliminer les eaux stagnantes de vos soucoupes, gouttières et autres arrosoirs où se développent les larves de moustiques.
Source:
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