Un regard de travers, une remarque anodine, un geste de trop : il suffit parfois d’un rien pour déclencher l’horreur. La violence gratuite semble partout. De quoi nous laisser sonnés. Imaginer un monde animal plus prévisible, presque plus juste, peut alors aider à reprendre pied. Mais deux observations récentes viennent fissurer cette vision peut-être finalement plus rassurante que réaliste.
Sur les photos (a) et (b), Rose et sa petite, Rouille. Sur les photos (c) et (d), Rouille après l’enlèvement, tenue par Curtis puis Cobain. La petite est alors encore en vie. Idem sur la photo (e) où Chapman descend de l’arbre avec elle. Un peu plus tard (f), Chapman avec le corps sans vie de Rouille. La femelle portera ainsi celle qui n’était pourtant pas sa fille pendant deux jours. © Scientific Reports
Une agression inédite chez les bonobos
Je vous emmène d’abord en République démocratique du Congo, si vous le voulez bien. À la rencontre de deux groupes de bonobos : l’un de la communauté de Kokoalongo et un autre de la communauté voisine d’Ekalakala. Dans Scientific Reports, des chercheurs de l’université d’Harvard (États-Unis) racontent la scène rare à laquelle ils ont assisté dernièrement.

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Bonobos et humains régulent leurs émotions de la même façon
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Les bonobos sont généralement décrits comme des singes plutôt paisibles et doux. Des prix Nobel de la paix en puissance. Pourtant, ils viennent d’être surpris se livrant à ce qui a tout l’air d’une violente agression de groupe. Des bonobos de Kokoalongo ont attaqué une femelle adulte d’Ekalakala et se sont emparés de son petit. Alors même que les deux communautés étaient parties ensemble en quête de nourriture. Le jeune singe d’Ekalakala a été saisi par le bras, manipulé brutalement puis laissé tomber.
Ne pas s’arrêter aux apparences
Les chercheurs rapportent qu’il s’agit là du premier cas documenté de décès d’un bébé bonobo suite à une rencontre entre deux groupes différents. De quoi les laisser quelque peu perplexes. Car les bonobos sont généralement très tolérants envers les autres communautés.
Avant de conclure que nous devrions revoir notre compréhension du comportement et des dynamiques sociales des bonobos, d’autres données seront nécessaires que cette seule et unique observation. D’autant que la cause du décès du petit singe reste inconnue. Il n’est pas impossible qu’il doive sa mort à autre chose qu’à cet « enlèvement brutal ». À de la malnutrition, par exemple. Ainsi, les chercheurs préfèrent ne pas parler trop vite ici de meurtre délibéré.
Live shot of chimpanzee civil war where 35 monkey has been killed infighting.
Notice the civility of monkey. It won’t attack the journalist. pic.twitter.com/UivVMEFqF2
— tic toc (@TicTocTick) April 11, 2026
Les chimpanzés, un miroir plus cruel
Un meurtre chez des singes ? Des chercheurs ont déjà documenté ce genre de comportement par le passé. Mais plutôt chez des chimpanzés. Et, parlant de chimpanzés, ceux-là, justement, semblent dernièrement avoir franchi une étape de plus sur le chemin de la violence. Une équipe dirigée par des scientifiques de l’université du Texas à Austin (États-Unis) raconte dans la revue Science qu’elle a observé un phénomène lui aussi rare au cœur de la plus grande communauté de chimpanzés connue au monde.

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Des chimpanzés se sont organisés pour tuer des gorilles : pourquoi ?
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Certains n’hésitent pas à parler de guerre civile ! Les anthropologues ont suivi la communauté dans le parc national de Kibale, en Ouganda, pendant quelque trente années. Au début, tout allait bien. Des groupes se faisaient et se défaisaient pacifiquement au sein de la communauté. Puis en 2015, des tensions sont apparues, après la mort de plusieurs mâles qui auraient pu jouer un rôle de médiateur. En 2018, après avoir pris de plus en plus de distance, les groupes de l’ouest et du centre se sont finalement séparés et installés sur des territoires bien définis. Et c’est là que l’horreur a commencé.
In a rare, decades-long study, researchers in Science have documented what appears to be the first observed “civil war” in wild chimpanzees.
The findings demonstrate that shifting social ties alone can fracture a once unified group and ignite sustained, deadly conflict among… pic.twitter.com/YtCi7ZzjKB
— Science Magazine (@ScienceMagazine) April 9, 2026
Une leçon sur nos liens sociaux
Les chercheurs ont observé sept attaques du groupe de l’ouest contre des mâles adultes du groupe du centre et dix-sept attaques, même, contre des nourrissons. Et ce n’est que ce qu’ils ont pu observer. Des chimpanzés qui avaient longtemps coopéré et tissé des liens étroits se sont retournés les uns contre les autres, suggérant que l’identité de groupe peut être redéfinie au-delà de la simple familiarité. Des facteurs tels qu’une taille de groupe inhabituellement importante, la compétition pour la nourriture et la reproduction, la mort d’individus clés, des changements de leadership et des maladies ont pu déstabiliser les liens sociaux et mener à… cette situation potentiellement inédite à l’échelle humaine.

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L’histoire du conflit sanglant qui a révélé au monde le côté obscur des chimpanzés
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Le seul cas recensé jusqu’à présent remonte aux années 1970 à Gombe, en Tanzanie, lors de l’étude au long cours menée par Jane Goodall. Cependant, ce cas reste sujet à débat, notamment parce que les chimpanzés y étaient nourris par les chercheurs.
Le saviez-vous ?
Les scientifiques estiment, sur la base de données génétiques, que de tels événements de scission au sein d’une communauté de chimpanzés ne se produisent qu’une fois tous les 500 ans.
« Ne parlons pas là de guerre civile, s’il vous plaît », demande Aaron Sandel, principal auteur de l’étude. La situation, toutefois, pourrait nous éclairer sur notre propre espèce. Elle pourrait même remettre en question l’hypothèse selon laquelle les conflits armés humains sont principalement motivés par des marqueurs culturels d’identité de groupe, comme les différences ethniques ou religieuses.
« Si la dynamique relationnelle à elle seule peut engendrer une polarisation et des conflits meurtriers chez les chimpanzés, indépendamment du langage, de l’appartenance ethnique ou de l’idéologie, alors chez l’humain, ces marqueurs culturels pourraient être secondaires par rapport à quelque chose de plus fondamental », explique le professeur associé d’anthropologie.

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Les divergences entre les bonobos et des chimpanzés s’éclairent
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Ces observations troublantes, chez les bonobos comme chez les chimpanzés, rappellent que même les espèces les plus paisibles peuvent basculer dans la violence lorsque leurs équilibres sociaux se fragilisent. Nos cousins primates nous tendent ici un miroir. Ils nous offrent aussi une note d’espoir : si la rupture des liens peut engendrer la guerre, peut-être que le simple fait de les retisser pourrait suffire, parfois, à désamorcer un conflit…
Source:
www.futura-sciences.com




