« Parce que ce sont les mots pervertis qui ont provoqué et provoqueront encore ces catastrophes, il faut plus que jamais nous interroger sur les abus qu’on fait subir à notre langue quotidienne », écrit Olivier Mannoni dans son dernier ouvrage paru en mars. Le traducteur de Mein Kampf, le pamphlet antisémite du chef du parti nazi, y a réuni ses deux essais – Traduire Hitler et Coulée brune : comment le fascisme inonde notre langue. Pourquoi cette alerte ? « Pour éviter le pire, répond l’écrivain, pour que le terme de ‘coulée brune’ [le retour dans le discours politique et l’espace public de termes hérités du nazisme] ne soit pas d’ici quelque temps un euphémisme » en France. En attendant la parution de son prochain ouvrage en octobre, Olivier Mannoni explique, à nouveau, pourquoi il est fondamental pour la démocratie de préserver l’intégrité de notre logos, « le cadre dans lequel progresse la pensée ».
Franceinfo Culture : Qu’est-ce qui, dans la définition du mot « langage », est le plus important pour vous ? Pourquoi est-il vital dans et pour une démocratie ? Olivier Mannoni : Le langage est l’outil de communication qui nous permet de nous adresser les uns aux autres. Quand vous essayez de converser avec des gens qui ont un langage violent, la discussion s’arrête tout de suite. Ce type de langage joue un rôle aujourd’hui parce que la violence et la provocation font le buzz. Dans Coulée brune, je prends l’exemple de l’animateur Cyril Hanouna qui a fonctionné comme ça durant toute sa période C8. La violence du langage servait non pas à communiquer, mais à faire de la publicité pour son émission.
Même si la politique, c’est de la rhétorique et des démonstrations, vous devez pouvoir discuter normalement avec des gens, échanger des opinions sans vous insulter. Dans une démocratie normale, c’est la règle. Y compris quand on n’est pas d’accord et surtout quand on ne l’est pas. La démocratie fonctionne dans la clarté du langage et, autant que possible, dans l’absence de violence. Si l’on n’a pas cette base commune d’entente sur des mots et sur la manière de s’en servir, on ne peut simplement plus discuter. On arrive alors à des régimes comme celui de Donald Trump, le président américain, qui traite ses opposants politiques de « vermine », un terme nazi. La maîtrise du langage, la maîtrise des concepts, c’est un travail politique, dans le sens le plus noble du terme, et il est absolument essentiel.
Le fascisme est « un venin » qui infecte notre langue, dites-vous. Quels sont les trois expressions ou mots du lexique fasciste qui devraient nous alerter quand on les entend ? Le premier, c’est « le grand remplacement ». Cette théorie est le 11e chapitre du premier livre de Mein Kampf qui explique que les Juifs sont en train de remplacer les Allemands et de les envahir. Deuxième mot : « remigration » (la déportation de populations entières) qui fait partie de ces mots-valises dont la définition est le résultat d’une longue histoire. Le troisième, qui semble le plus banal, est « assistanat ». Ce n’est pas le vocabulaire spécifique de l’extrême droite, c’est plutôt celui de la droite conservatrice, voire du centre. C’est un mot extrêmement dangereux. Avant tout parce qu’il a également des racines historiques : parmi les gens qui ont été déportés et assassinés par les nazis, certains étaient considérés comme des « assistés chroniques », Arbeitsscheu en allemand, littéralement les gens « qui ont peur du travail ». On les considérait comme des asociaux. Il y avait un lien entre asocialité et assistanat. Pour les nazis, le terme asocialité était synonyme de parasite. « Identité » peut-être un quatrième mot de ce type. Les mots d’aujourd’hui, comme ceux de l’époque, camouflent beaucoup de choses. Mais ils ont une histoire que les gens ne connaissent pas forcément. Ce qui est tout à fait logique, d’autant qu’ils sont déformés par les gens qui les utilisent.
Ces termes sont souvent liés à l’antisémitisme mais semblent quitter cette sphère en France…Je dirais qu’ils la quittent provisoirement et en apparence. Le racisme, c’est le racisme quelle que soit la catégorie qu’il vise. Le racisme, c’est toujours parler de l’autre dans le but de l’exclure. Aujourd’hui, en apparence, une partie de l’extrême droite a renoncé à son antisémitisme, et à mon avis, c’est superficiel. Sur le terme du « grand remplacement », Adolf Hitler explique, je cite de mémoire, « le garçon aux cheveux noirs vient souiller de son sang les jeunes filles allemandes ». Cette phrase peut être appliquée à n’importe qui. C’est l’essence même du racisme, alors qu’Hitler n’avait pas développé de racisme anti-musulman. Il était profondément antisémite et il y avait chez lui un vrai racisme anti-Noirs : il parlait de « nègres ».
Pour moi, il n’y a qu’un seul racisme qui s’applique à n’importe qui. En l’occurrence, comme nous avons affaire à des partis populistes plus que des partis viscéralement racistes, comme pouvait l’être le Parti national-socialiste allemand des ouvriers (NSDAP), ils appliquent cette grille d’analyse à la catégorie qui leur semble la plus vulnérable à un moment donné, afin d’engranger le maximum de voix. En ce moment, ce sont les musulmans. Ça peut être n’importe qui demain. Et puis, il y a les catégories sociales : on entre, par exemple, dans la catégorie des « assistés ». Cela peut être aussi, comme chez Donald Trump, une haine contre des gens qui ne sont pas « dans la norme protestante blanche ».
En outre, il y a toute une partie de l’extrême droite, au-delà du Rassemblement national (RN) ou d’Eric Zemmour [président du parti Reconquête !], qui sont restés ouvertement antisémites. Cet antisémitisme absolu, on le retrouve chez Yvan Benedetti, l’ancien président de l’Œuvre française et Alain Soral. Et c’est du vrai antisémitisme. Ce que l’on fait passer aujourd’hui pour de l’antisémitisme peut être, dans certains cas, un simple soutien ouvert aux Palestiniens. Cela n’a rien à voir : critiquer la violence qui se déchaîne aujourd’hui à Gaza ou dans les colonies, c’est s’en prendre à un gouvernement israélien qui est, lui-même, d’extrême droite, et aux actions qu’il mène. Il est extrêmement dangereux, y compris pour les victimes de l’antisémitisme, de dire « ce n’est pas grave, nous ne sommes pas concernés ». La haine de l’autre a toujours fonctionné comme ça. Que ce soit le massacre de Juifs en octobre 2023 ou la destruction de Gaza ensuite, il faut condamner tout acte qui nie l’humanité de l’autre.
Il y a donc ces mots du fascisme qui sont identifiables. D’autres, comme culture ou patrimoine, le sont moins. Ils sont détournés parce qu’ils n’ont pas la même signification pour l’extrême droite…Quand l’extrême droite parle de culture, elle parle de civilisation. Le mot Kultur en allemand signifie les deux. Quand on parle de la fameuse « culture judéo-chrétienne », une chimère absolue, c’est plutôt dans l’idée d’une civilisation. Par contre ces gens-là n’aiment pas du tout le monde culturel et la culture, hormis la leur. C’est-à-dire une culture fondée sur le culte du patrimoine, sur le passé, sur « une certaine idée de la France », comme le disait le général De Gaulle, mais qui correspond chez eux à une France transformée selon leurs fantasmes.
Entre la sortie de votre livre en 2024 et maintenant, avez-vous repéré de nouveaux mots ou même des anciens qui refont surface ? »Migrant » est un mot déjà connu qui s’impose à la place de dénominations plus fines qui permettent de faire des analyses sociologiques. Avant, on avait trois catégories en France. D’abord, les travailleurs immigrés : des gens qui se sont installés dans les années 1950 ou 1960, qui ont fait ce qu’on a appelé « les Trente Glorieuses ». Ensuite, ceux qui bénéficient du statut de réfugiés de l’ONU. Enfin, la troisième catégorie est celle des clandestins : des personnes qui étaient en France, qui travaillent d’ailleurs, mais souvent sans papiers. Tout le monde sait que ces « clandestins » existent, qu’ils travaillent dans des conditions épouvantables, sans papiers et sans droit, et que le jour où ils ne le feront plus, une bonne partie du pays va s’arrêter. Ces trois catégories, je n’en entends plus parler, comme si elles avaient disparu.
Tout d’un coup, il n’est plus question que des « migrants ». C’est une catégorie tellement gigantesque que vous pouvez tout y mettre. Y compris ce que l’on appelle de manière assez bizarre, comme me l’a fait remarquer un professeur de philosophie, les « immigrés de la deuxième ou de la troisième génération ». C’est une expression qui est employée par beaucoup personnes, y compris moi, de manière instinctive. Le professeur de philosophie m’a fait remarquer la chose suivante : pendant combien de générations est-on immigré ? Au sein de l’extrême droite, il y a des « immigrés de la deuxième génération » : Eric Zemmour est berbère et juif. Il y a Jordan Bardella [le président du RN] dont le père est italien et la grand-mère est algérienne. Et ça, personne ne le dit jamais. On en parle quand la personne en question a piqué un téléphone : c’est ainsi que fonctionne le détournement de langage. Il est là et il est extrêmement pervers, et on s’y laisse prendre.
Le philosophe allemand Victor Klemperer, auteur de l’extraordinaire LTI, la langue du IIIe Reich, s’arrête à un moment dans son journal et il constate qu’il est en train de parler comme les nazis. Et effectivement, dans son Journal tenu entre 1933 et 1945, il évoque sa femme qui est « aryenne » sans mettre de guillemets. Ce mot a été inventé par les nazis et ne veut strictement rien dire, hormis « non-juif ». Pour en revenir à ce terme de « migrant », si vous avez un adolescent français de 17 ans, dont le grand-père est algérien, qui s’appelle Ahmed et qui vole un téléphone, cela va permettre à l’extrême droite d’affirmer pendant 48 heures qu’un « migrant » a volé un portable. Elle va ainsi stigmatiser la totalité d’une population qu’elle cible.
Qu’est-ce que l’intelligence artificielle, dont vous invitiez déjà « à récuser la fatalité parce qu’elle « prétend penser à notre place », change au constat dressé il y a deux ans ?J’en parle plus largement dans mon prochain livre qui sort en octobre, La Pensée piétinée. Pour moi, l’intelligence artificielle est une grosse calculatrice. Le terme « intelligence » est un anglicisme, il a été mal traduit en français. On pourrait l’appeler « calculatrice de langage » parce que c’est une calculatrice qui travaille avec les mots. L’IA est une manière d’asservir la pensée humaine aux machines et aux gens qui l’opèrent. On a bien vu avec Elon Musk [propriétaire du réseau social X] qu’un simple changement d’algorithme pouvait faire tenir des propos négationnistes et nazifiants à une intelligence artificielle, en l’occurrence Grok.
La violence du langage a une dimension socio-politique. Comment peut-on se défaire de cette « pensée du salopard », cette « propagation de rumeurs et de calomnies » que vous évoquez dans « Coulée brune » quand l’atmosphère est aussi anxiogène ?Dans Le Temps des salauds – Comment le fascisme devient réel, Hugues Jallon explique que depuis quarante ans, on plonge les gens dans l’insécurité. Et ce n’est pas celle liée au fait de se faire piquer son téléphone. C’est plutôt une insécurité permanente, qui passe par l’insécurité de l’emploi : il y a de moins en moins de CDI, les gens ne savent absolument pas s’ils auront encore du travail dans six mois. Elle passe aussi par l’insécurité administrative : vous vivez dans un petit village où les services publics disparaissent : la poste ferme, le médecin s’en va… Ce sont de vraies insécurités auxquelles des réponses ne sont pas apportées. Par conséquent, les gens se retrouvent avec une insécurité fondamentale qu’on peut facilement récupérer. Il suffit alors de dire pour certains politiques : « C’est de la faute des Juifs, des Arabes, des immigrés de la 12e génération, des gens qui ne travaillent pas, des gens qui ont des chiens… »
Pourquoi le langage de l’extrême droite semble se propager plus facilement que celui des mouvances politiques plus républicaines, moins violentes, dans un pays qui est, par ailleurs, si attentif aux mots ?Je crois d’abord que l’interrogation sur le langage se perd un petit peu. Par exemple, la diminution des horaires d’enseignement d’histoire ou de philosophie dans les lycées a des conséquences. Si vous considérez que l’exercice de la pensée n’a plus d’importance, vous privez les gens de moyens pour se défendre, de réfléchir correctement. Deuxième point : la pensée de l’extrême droite, la pensée populiste en général, est une pensée simpliste, donc simple à comprendre. D’où ce vocabulaire extrêmement pauvre. Quand vous écoutez Jordan Bardella, c’est hallucinant. En plus, c’est du langage répétitif, appris par cœur. Dès que Jordan Bardella est interrogé par un journaliste sérieux, son discours s’effondre parce qu’il est totalement creux.
Votre livre est sorti avant l’élection de Donald Trump. Comment son langage outrancier a-t-il contribué depuis à la dégradation du langage politique en général dans le monde ? Ce sont des conséquences à long terme que l’on ne peut pas analyser tout de suite. Mais ce n’est pas seulement Trump, il y a Javier Milei en Argentine, Benyamin Netanyaou en Israël… Il y a une espèce de brutalisation extrême du pouvoir. Est-ce que ça a des conséquences en France ? Oui et elles sont assez bizarres. Vous avez par exemple, Eric Zemmour, qui n’a plus aucune retenue maintenant dans ses expressions. De l’autre côté, vous avez Marine Le Pen, incontournable figure du RN, qui, au contraire, rétrograde. Elle revient à un discours beaucoup plus modéré en imaginant que ça va l’aider, parce que je pense qu’elle a compris que Donald Trump allait devenir un dangereux anti-modèle. Elle a déjà dit, à plusieurs reprises, qu’elle ne voulait rien avoir avec lui alors qu’elle l’a soutenu et défendu, comme elle l’a fait pour Vladimir Poutine, le président russe.
Il y a aussi l’idée qu’en France, on ne peut pas rassembler sur un langage très violent. Alors on cherche à « dédiaboliser », à rendre un parti neutre ou gris pour afin qu’il n’ait pas l’air noir ou brun. Vous avez ainsi une chance de rassembler plus de gens qu’en défendant des thèses violentes comme celles de Trump.
Quel phénomène est devenu marquant entre « Coulée brune » et votre livre à paraître ?C’est pour moi l’intensification des attaques contre la culture et la pensée. Le mouvement est amorcé depuis deux ou trois décennies, mais il est en accélération. Il concerne d’ailleurs tous les domaines : la culture, la science… Ce sera le sujet de mon prochain livre. Donald Trump a fermé des agences absolument vitales pour la science. On a vu la négation du changement climatique et le licenciement de tous les scientifiques ou presque qui s’en occupaient, ainsi que l’interdiction même du mot changement climatique. C’est Orwell [dans 1884, l’auteur décrypte les caractéristiques des régimes totalitaires].
En France, dans le domaine culturel, on voit bien ce qu’il se passe en ce moment avec la mainmise du groupe Bolloré dans le domaine de l’éducation – je pense notamment à l’édition scolaire. Je pense également à l’édition, au cinéma… Et puis à ce langage extrêmement violent contre la culture. M. Bolloré parle d' »une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous » [dans une tribune après le départ de 170 auteurs de chez Grasset à la suite de celui du PDG de la maison, Olivier Nora]. M. Saada [le patron de Canal+] suggère en mai qu’il va mettre sur liste noire 600 artistes, signataires d’une pétition qui dénonce « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma. Il a démenti l’existence d’une liste noire, mais vient de réaffirmer que son groupe ne financerait pas les films de ceux qui « portent préjudice à l’image de Canal+ ». On n’a pas vu ça depuis le maccarthysme… L’évolution est là : on est plus en phase de préparation. On est dans une phase d’attaque très claire contre un monde que l’extrême droite déteste, celui de la culture, qui a bien du mal à se défendre parce que je pense que l’on n’est pas préparé pour ça.
Pourquoi la culture est toujours la première cible de l’extrême droite et des régimes autocratiques ? Que l’extrême droite s’attaque à la culture, ça a toujours été le cas. La culture, pour elle, c’est l’ennemi. Il y a toujours la figure de l’artiste sale et de gauche, évidemment, comme s’il n’y avait pas d’artistes de droite. La culture donne aux gens des armes pour réfléchir. Elle donne envie, par exemple, de s’occuper de la beauté des arts, du monde, au lieu d’aller travailler toujours plus pour gagner moins.
Ce que fait l’extrême droite aujourd’hui n’est qu’une sorte de marchepied vers un monde qui sera monstrueux. À l’investiture de Donald Trump, en janvier 2025, il y avait Mark Zuckerberg [le patron de Facebook et de Meta] et tous les patrons de la tech. Les commentateurs ont dit qu’ils étaient venus faire allégeance. Je me demande si, au contraire, ce n’est pas Trump qui leur a fait allégeance. J.D Vance, le vice-président américain, a eu cette sortie invraisemblable en 2021 : « L’ennemi, c’est le professeur. » Il le pensait vraiment : c’est une attaque en règle de l’université comme lieu du savoir et de construction de la pensée. Cela résume bien la situation.
Source:
www.franceinfo.fr






