Alors qu’il y a encore quelques années, les organisations patronales appelaient à faire barrage à l’extrême droite, de plus en plus de chefs d’entreprise s’affichent avec le Rassemblement national. Enquête.
Les dirigeants du Rassemblement national ? « Je les vois au salon du Bourget et je suis prêt à les revoir s’ils en font la demande », déclarait le 10 décembre 2025 le PDG d’Airbus. La petite phrase, prononcée par Guillaume Faury dans la matinale de France Inter le 10 décembre 2025, n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Moins d’un mois plus tard, le 8 janvier 2026, Jordan Bardella était reçu par le grand patron dans des locaux parisiens du fleuron de l’aéronautique. Un rendez-vous discret sur lequel Airbus n’a pas souhaité communiquer. « Nous ne commentons jamais l’agenda privé de nos dirigeants », répond un chargé de communication du groupe.
Pourtant, le secteur de la défense et de l’aéronautique a été le premier à évoquer ses rapports avec le parti fondé par Jean-Marie Le Pen. Selon nos informations, début 2026, cinq des acteurs majeurs de la défense en France avaient rencontré le RN. « Est-ce que ces rendez-vous sont cachés ? Non, pas du tout, affirme Franck Giletti, député RN du Var, vice-président de la commission défense et forces armées de l’Assemblée nationale. Ces rencontres ont lieu dans les bureaux de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen, aux sièges de ces grands groupes, ou au cours de déjeuners ou de dîners. Ce sont, je pense, des relations assumées. »
Eric Trappier est l’un des premiers grands patrons à avoir engagé le dialogue. À la tête de Dassault Aviation, il est aussi le président de la puissante fédération de la métallurgie, l’UIMM. Le constructeur du Rafale – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – semble avoir pesé dès 2022 au sein du Medef pour créer des ponts avec le parti d’extrême droite. « C’est quelqu’un de très influent. Et lui n’a pas attendu qu’on se pose la question lors de nos réunions pour se demander s’il fallait discuter avec le RN », commente une source au sein de la première organisation patronale.
D’autres ont suivi, comme les dirigeants de Safran. Ross McInnes, le président du conseil d’administration du géant de l’équipement aéronautique est allé à la rencontre de Marine Le Pen puis de Jordan Bardella en décembre 2025. Lui qui, un an plus tôt, s’était illustré avec sa charge contre le Rassemblement national dans une tribune du journal Le Monde. « Notre devoir est d’interagir avec les composantes politiques qui contribuent à la vie démocratique, explique-t-il aujourd’hui à la cellule investigation de Radio France. Un dirigeant d’entreprise doit rester dans son couloir de nage. Ce n’est pas à nous de dire à nos salariés comment voter », poursuit Ross McInnes.

Dans leur grande majorité, les chefs d’entreprise que nous avons rencontrés disent adopter une posture « pragmatique » en engageant un dialogue avec l’extrême droite. « Pendant longtemps, il y avait des organisations qui refusaient d’avoir des rendez-vous avec le Front national. Est-ce que ça l’a décrédibilisé ? Je n’ai pas l’impression », lâche le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), Amir Reza-Tofighi.
Pour Alexandre Saubot, le président de France Industrie, qui réunit 53 grandes entreprises et 30 fédérations, la question n’est pas de savoir comment les patrons se comportent vis à vis du Rassemblement national, mais plutôt « comment l’échiquier politique se positionne par rapport [aux] propositions [patronales] de réindustrialisation ». L’état d’esprit est le même du côté des petites entreprises. « Il est légitime qu’une organisation patronale comme la nôtre, qui représente 88 % des entreprises de ce pays, rencontre tout le monde, explique Michel Picon, président de l’U2P, l’Union des entreprises de proximité. Notre responsabilité, ce n’est pas de regarder passer le train, c’est d’aller voir le Rassemblement national. »
Dans le monde des affaires, nouer des contacts avec le RN semble poser de moins en moins de problèmes. « Pendant un certain temps, c’était un tabou, commente Joseph Tayefeh, secrétaire général de Plast’Alliance, le lobby de la plasturgie. Je constate aujourd’hui qu’il y a comme un mini ‘coming out’ et certains ont moins de scrupules à dire qu’ils dînent avec des gens du Rassemblement national. » « Ça a changé il y a à peu près deux ans, raconte aussi un lieutenant de Marine Le Pen. Les patrons ont alors commencé à venir ‘nous renifler’. »
Pour l’eurodéputée RN Mathilde Androuët, une possible victoire de son camp à la prochaine élection présidentielle en est l’explication. « Le monde économique a réalisé que nous étions potentiellement les prochains à avoir les manettes », assure-t-elle. Le patronat y aurait vu son intérêt. Le bras droit d’un des poids lourds du CAC 40 formule ainsi les choses, sous couvert d’anonymat : « 2027, ça se prépare. Les premiers qui auront tiré le fil seront les premiers remerciés ».
La stratégie de « dédiabolisation » entamée il y a une dizaine d’années par le FN aurait donc en partie fonctionné. A travers son président, le parti d’extrême droite tente de renvoyer une image plus lisse et de faire oublier les « brebis galeuses » qui défrayent régulièrement la chronique.
« Le personnage de Jordan Bardella a beaucoup aidé à rendre le RN fréquentable parce qu’il est vierge et qu’il n’appartient pas à la vieille garde du Front avec tous ses relents antisémites, décrypte un communicant du CAC 40. Le RN s’est aussi banalisé à travers des députés qui se tiennent bien, qui portent une cravate. Aujourd’hui, il n’y a plus de barrière éthique à les rencontrer », tranche ce conseiller.
Interrogé par la cellule investigation de Radio France, le président du Medef, Patrick Martin, estime, lui aussi, que les dirigeants d’extrême droite seraient « moins clivants » qu’à une époque. La première organisation patronale a pourtant cherché à résister à l’extrême droite pendant deux décennies. En 2002, le patron des patrons, Ernest-Antoine Seillière appelle à faire barrage au candidat Jean-Marie Le Pen, qualifié au second tour de l’élection présidentielle. Dix ans plus tard, Laurence Parisot, première femme à la tête du Medef, publie un livre à charge contre le FN, Un piège bleu Marine, dans lequel elle exhorte les milieux économiques à se méfier de l’apparente dédiabolisation d’un parti fondé par un nostalgique de l’Algérie française et un ancien Waffen-SS. En 2019, sous la pression en interne, le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux renonce à inviter Marion Maréchal-Le Pen à une table ronde sur le populisme.
Cinq ans plus tard, en 2026 son successeur Patrick Martin accepte, lui, de rencontrer Marine Le Pen en tête-à-tête et invite Jordan Bardella à déjeuner avec le bureau du Medef. La digue, consolidée par Laurence Parisot, semble avoir cédé.

Cependant, pour l’actuel patron des patrons, on ne peut pas comparer les périodes. « Laurence Parisot s’est exprimée à une époque où c’était moins risqué parce que la perspective que le Rassemblement national accède au pouvoir était quand même minime. Le contexte est différent aujourd’hui, se justifie Patrick Martin. On a nécessairement chez nos salariés, chez nos clients ou chez nos fournisseurs un nombre de sympathisants du RN qui est sans commune mesure avec ce qu’il était à l’époque. On ne peut pas faire abstraction de l’existence de cette sensibilité », estime-t-il.
Le 19 avril dernier, Laurence Parisot persistait pourtant, dans un post publié sur X : « Les chefs d’entreprises qui regardent le RN mi-ahuris mi-séduits devraient se poser la question de l’avenir de nos libertés publiques fondamentales au cas où un candidat des extrêmes devait l’emporter en 2027 », écrivait-elle sur le réseau social américain.
Une entrepreneure a particulièrement œuvré en coulisses pour faciliter les rapports entre les chefs d’entreprise et les élus RN : Sophie de Menthon. Elle préside depuis trente ans un mouvement patronal très libéral, Ethic, dont fait partie, selon elle, Bernard Arnault. Elle se targue d’avoir mis sur pied des rencontres avec Jordan Bardella, Marine Le Pen mais aussi Jean-Marie Le Pen avant eux. Au RN, on estime que ces invitations ont contribué à changer considérablement l’image du parti auprès des milieux d’affaires.

En 2022, Sophie de Menthon accepte d’organiser des rencontres bilatérales discrètes, à la demande de Marine Le Pen, entre des chefs d’entreprise et des députés fraîchement élus. « Marine Le Pen m’a dit : ‘Ils ne savent pas ce qu’est une boite. Vous me prenez dix patrons et je vous emmène dix parlementaires' », raconte la présidente d’Ethic. La rencontre se passe autour d’un déjeuner, dans la salle privée d’un restaurant chic parisien. « Les députés présents étaient des gens normaux, ils n’avaient rien de SS maquillés », tient à préciser l’entrepreneure au parler « cash ».
Selon elle, les élus avaient surtout des questions à poser sur une possible augmentation du Smic. Sophie de Menthon assure qu’après un déjeuner de deux heures, Marine Le Pen serait repartie en assurant qu’elle n’augmenterait jamais le Smic. « Elle n’a pas changé d’avis. C’était il y a plus de trois ans. Je croise les doigts », conclut la présidente d’Ethic.
Il fut un temps, pas si lointain, où le FN, ancêtre du RN, se montrait pourtant favorable à une hausse des petits salaires. Une époque où Marine Le Pen, alors présidente du parti, opposait les ouvriers au patronat et n’avait pas de mots assez durs pour qualifier les milieux d’affaires. « Diaboliser le Medef » était une stratégie assumée, confie un ancien cadre du Front national.
« J’ai souvenir de discours en meeting présidentiel où Marine Le Pen parlait de ‘fascisme doré’ pour définir les grandes banques, le système financier mondial qui capte les richesses et détruit l’économie réelle », raconte aujourd’hui Florian Philippot, président du mouvement Les Patriotes, ancien conseiller du FN. Les archives des interventions télé de Marine Le Pen lui donnent raison sur ce point. Sur le plateau de France 3, le 13 novembre 2011, la fille de Jean-Marie Le Pen étrillait le grand patronat : « Que les entreprises du CAC 40 soient en désaccord avec mon projet, c’est presque une caution, c’est que mon projet va dans le bon sens. C’est [les entreprises du CAC 40, ndlr] les 1% qui se sont gavés pendant des années pendant que le peuple, lui, payait la facture. C’est tout à fait normal qu’elles soient contre moi. »
Dans les années 2010, le programme du parti d’extrême droite se voulait étatiste et souverainiste. Il reposait en grande partie sur la sortie de la France de l’Union européenne. Une mesure repoussoir pour le patronat. Au sein du parti, certains conseillers tentaient d’établir des ponts avec les milieux économiques, mais la tâche était ardue. « Marine Le Pen était affublée du terme de ‘Madame Frexit’, se souvient l’ancien eurodéputé Bernard Monot, vice-président du Cercle national des économistes qui regroupe plusieurs ex-stratèges du FN. Ça a été désastreux en termes d’image dans le monde patronal qui s’est vu sortir de l’euro et de l’Union européenne de manière radicale. Ils ont entrevu le chaos. Et puis la sanction est tombée en 2017. »
La défaite à l’élection présidentielle face à Emmanuel Macron aurait alors fini de convaincre des figures du parti d’entamer un virage libéral. « Ceux qui depuis longtemps bataillaient en interne pour abandonner le Frexit et le discours économique qu’ils jugeaient de gauche ont profité de cette faiblesse énorme de Marine Le Pen, qui était sonnée par son débat raté d’entre deux tours en 2017, pour s’immiscer dans cette faiblesse, élargir la faille au maximum et mener l’offensive pour se débarrasser définitivement de ce discours souverainiste et social, se souvient Florian Philippot. On est passé à un programme européiste beaucoup plus libéral. On est passé des ouvriers au Medef », tranche-t-il.
Du côté du RN, on balaye la critique d’un revers de main. « Il faut éviter de rentrer dans cette lutte des classes », lâche un lieutenant de Marine Le Pen. « On peut défendre les patrons ET les salariés ». Reste que les chefs d’entreprise que nous avons rencontrés sont nombreux à saluer ce qui correspond en effet, selon eux, à une mue libérale du parti.

Pour devenir « business compatible », le RN a fait monter en puissance son conseiller François Durvye. Jusqu’en mars 2026, il était le directeur général d’Otium capital, le fonds d’investissement qui gère la fortune du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin (lire notre enquête sur Pierre-Edouard Stérin). François Durvye est l’homme qui a ouvert son carnet d’adresses à Jordan Bardella et Marine Le Pen, celui qui organise des entrevues ou des dîners discrets avec les plus grands patrons français. Un travail qui porte ses fruits dans la mesure où les dirigeants du RN multiplient les signaux en direction des milieux d’affaires.
Marine Le Pen dénonce désormais « le mur de la dette » et « la dérive des finances publiques ». Du miel aux oreilles du patronat. Le président du RN, lui, promet des baisses d’impôts aux entrepreneurs. Il veut faire sauter « les verrous normatifs » qui freineraient le développement économique. Il a aussi abandonné une mesure totem de son camp : la retraite à 60 ans pour tous. « Jordan Bardella a fait ce choix, dans ses discours, de parler plus à la droite, reconnaît un homme fort du RN. Il a beaucoup travaillé cette image pro-business auprès des patrons. On est pour la simplification, la baisse de l’impôt de production et la baisse du coût de l’énergie : et ça c’est pro-business ! »
Et si la séquence du vote du budget à l’automne 2025 à l’Assemblée nationale a laissé de nombreux patrons sceptiques, jugeant les votes du RN incohérents, le parti d’extrême droite a tout de même envoyé quelques signaux jugés positifs par les milieux économiques. Il s’est abstenu de voter une taxe sur les superdividendes et s’est prononcé pour l’allègement d’un impôt sur les holdings. Il a aussi vilipendé la taxe Zucman sur les grandes fortunes.
A tel point qu’aujourd’hui, certains poids lourds du patronat, pourtant réputés proches du bloc central, vont jusqu’à affirmer que le RN est devenu le parti qui leur convient le mieux. « On a perdu nos repères, les repères classiques ont pété, se désole un milliardaire français qui souhaite garder l’anonymat. Marine Le Pen est devenue néolibérale et par moments Jordan Bardella est le seul à défendre des positions pro-business. Même Macron n’est plus pro-business. A vrai dire, le parti qui défend aujourd’hui le plus mes intérêts catégoriels de patron, c’est le RN ! », lâche-t-il à la cellule investigation de Radio France.
Cet homme d’affaires donne une clé pour comprendre l’attitude de moins en moins hostile du patronat à l’égard du RN : ils se sont détournés d’Emmanuel Macron. « Au cours de ses premières années à l’Elysée, le président de la République a pris des mesures intéressantes pour les entreprises, comme les ordonnances Macron. Mais lors du deuxième quinquennat, il y a eu comme un retour de bâton, on a vu des taxes et des charges nouvelles apparaître. On a été déçus », résume Joseph Tayefeh, secrétaire général d’une fédération de la plasturgie. « Quand il est arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron était porteur d’un grand espoir, il était très proche des grands patrons, il les recevait, dit aussi un conseiller du CAC 40. C’était une lune de miel. Aujourd’hui, la rupture avec le macronisme est complète. » En cause, selon lui : la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, « qui a tout fait foirer ».
Un divorce brutal et radical lié à une décision politique que les patrons n’ont pas comprise. La dissolution a engendré un bouleversement des équilibres et une montée des partis situées aux extrêmes sur l’échiquier politique. « Il a fallu choisir un camp », résume la dirigeante d’un grand groupe. Surtout, les patrons ont regardé avec effroi les positions défendues par Jean-Luc Mélenchon. La France insoumise est devenue, au fil des mois, un épouvantail pour les milieux financiers.
Entre les deux tours des élections législatives anticipées de 2024, le Medef a convoqué une réunion de son bureau exécutif. Les patrons devaient se mettre d’accord sur un communiqué à publier au sujet des programmes économiques des partis en lice. « Pendant deux heures, nous avons expliqué tout le mal que nous pensions des programmes de la coalition de la gauche [incluant LFI, ndlr] et du Rassemblement national », raconte un participant. Mais au moment de conclure, certains chefs d’entreprise auraient souhaiter résumer les choses ainsi : « Tout sauf le Nouveau Front populaire », poursuit cette source. Finalement, après intervention des représentants des secteurs des assurances, des banques et des professions du numérique, le Medef aurait décidé de renvoyer dos à dos la gauche et l’extrême droite.

Ross McInnes, président de Safran, résume ainsi la position des patrons à l’époque : « Le programme du NFP en 2024 était vu par les dirigeants d’entreprise comme fou. Alors que le programme du Rassemblement national était vu comme flou. Et donc, il y a des gens qui se sont dit : ‘Entre le fou et le flou, peut-être que je préfère le flou’… Ça peut se comprendre », estime-t-il. Encore aujourd’hui, le président du Medef, Patrick Martin, juge plus sévèrement les positions de La France insoumise que celles de l’extrême droite. « Les événements récents nous font craindre terriblement LFI, par rapport aux entreprises et à l’économie, mais plus globalement par rapport à la vie du pays, déclare-t-il à la cellule investigation de Radio France. Par calcul et par provocation, LFI est extrêmement violent dans ses expressions et ça nous interroge quant à ce qui se passerait dans le pays s’ils accédaient au pouvoir. »
Certains patrons espèrent aussi, au cours de rendez-vous, sensibiliser les dirigeants du RN aux problématiques de leur secteur d’activité. « Il faut les éduquer, il faut qu’ils comprennent notre problématique s’ils arrivent au pouvoir, résume un cadre d’une entreprise du CAC 40, qui souhaite conserver l’anonymat. On a une responsabilité à ne pas leur parler au dernier moment, le jour où ils seront élus. » D’autres espèrent réussir à peser dans la rédaction du programme présidentiel du RN, à influer sur la doctrine économique du parti qu’ils souhaiteraient encore plus libérale. « L’un des mantras des chefs d’entreprise qui reçoivent les dirigeants du RN est : ‘On va les évangéliser’, explique le sociologue spécialiste du patronat, Michel Offerlé. Ils se disent : ‘Finalement, ils ne sont pas si dangereux que ça, ils se sont un peu dédiabolisés, on va leur expliquer ce qu’est l’économie de marché' », observe ce professeur émérite à l’Ecole normale supérieure.
Est-ce pour cette raison que l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault, a accepté de dîner avec Marine Le Pen début avril 2026, comme l’a révélé Le Nouvel Obs ? Le PDG de LVMH, soucieux de ne pas écorner son image, a longtemps refusé tout contact avec le RN. Avant d’opérer une volte-face. Un proche de la famille Arnault estime que le deuxième mandat de Trump aux Etats-Unis a « libéré » le milliardaire qui ne cesse de critiquer la bureaucratie française et les taxes sur les entreprises, bien trop nombreuses à son goût. Un membre de la famille le dit aussi en ces termes : « Il y a aujourd’hui chez Bernard Arnault la tentation du radicalisme ».
Pourtant, les chefs d’entreprise qui ont accepté de rencontrer le RN sont nombreux à s’avouer déçus. « Les contacts sont en général sympathiques, Jordan Bardella prend des notes, mais qu’est-ce qu’il a retenu de ces rendez-vous ?, s’interroge un communicant de grands groupes. Les patrons que je conseille me disent : ‘J’ai fait cette connerie de voir Bardella, j’ai pris des risques pour rien’. » D’autant plus que ces rencontres ne sont pas toujours parvenues à dissiper les craintes du patronat quant à la crédibilité de la ligne économique du RN. Le président du groupe Safran critiquait déjà en 2024 « l’inexistence et l’incohérence » des propositions du Rassemblement national. Après avoir été reçu il y a quelques mois par Marine Le Pen puis par Jordan Bardella, il campe sur ses positions. « Rien dans mon jugement n’a évolué, lâche Ross McInnes. Nous sommes dans l’incohérence ! »
Et puis il y a un sujet de désaccord majeur entre les chefs d’entreprise et le RN : l’immigration. Si le RN accède à l’Elysée en 2027, les patrons redoutent un tour de vis qui ne leur permettrait plus d’embaucher des salariés étrangers. Une main d’œuvre nécessaire, selon eux, pour faire tourner des secteurs entiers comme l’hôtellerie-restauration, le bâtiment ou les travaux publics. « Le Rassemblement national fait un pari risqué qui est de dire : on renvoie les immigrés chez eux et les millions de Français qui sont au chômage seront contraints de prendre ces emplois, estime Michel Picon, président de l’Union des entreprises de proximité. Mais ça veut dire quoi ‘contraindre’ ? On va ressortir la trique ? ironise-t-il. Allez demander ça à toute une jeunesse qui n’a pas envie de faire une carrière comme commis ou comme plongeur dans un restaurant. Vous allez la contraindre comment ? Par la force ? ».
Si des secteurs d’activité affichent une bienveillance à l’égard du RN (la défense, les énergies fossiles…), d’autres tentent de maintenir un cordon sanitaire. Ainsi, le secteur des banques n’a toujours pas inscrit de rendez-vous avec le parti de Jordan Bardella à son agenda. D’ailleurs, le RN n’a toujours pas trouvé d’établissement bancaire français qui accepterait de lui prêter de l’argent pour mener la campagne présidentielle. Les mutuelles et les assurances restent aussi en retrait. Pascal Demurger, directeur général de la Maif, raconte à la cellule investigation de Radio France avoir décliné des propositions de déjeuners ou de dîners. Il explique ne pas vouloir participer à la crédibilisation de l’extrême droite française.

« En réalité, ce dont a le plus besoin le Rassemblement national, c’est d’une forme de légitimation. Et c’est bien ce que Jordan Bardella vient chercher en côtoyant des patrons ! lâche Pascal Demurger. Montrer au grand public que le RN est devenu un parti fréquentable. Donc il y a une forme d’adoubement qui me semble extrêmement dangereuse. » « Bardella est « un chasseur de primes » Il veut montrer qu’il a à la fois le peuple pour lui et qu’il arrive à être reconnu par les élites. Le recevoir, c’est lui donner une caution », estime également le sociologue Michel Offerlé.
Il paraît loin, le temps où les patrons se cachaient pour discuter avec l’extrême droite. Le mécanisme semble s’être inversé. Nous l’avons constaté durant cette enquête qui a duré plusieurs mois : les chefs d’entreprise les plus critiques à l’égard du RN, ou ceux qui, par principe, refusent tout rendez-vous, voyant dans ces rencontres « des signes de collaboration », préfèrent ne pas s’exprimer publiquement.
Parmi les dirigeants du CAC 40 que nous avons sollicités, seul Stéphane Boujnah, PDG de l’opérateur boursier européen Euronext, a accepté de rendre son analyse publique. « Quand je suis dans mon entreprise, je suis dans un respect scrupuleux de la neutralité », dit-il. Mais Stéphane Boujnah, estime qu’il existe entre l’entreprise et l’isoloir, un espace pour les patrons qui, comme lui, souhaitent contribuer au débat public. « Le silence des pantoufles est souvent plus dangereux que le bruit des bottes qu’il précède. Je ne veux pas être du côté du silence des pantoufles », déclare-t-il avec gravité. Pour ce banquier, cofondateur de SOS Racisme, l’Histoire montre qu’une partie du patronat a toujours trouvé un intérêt à soutenir des mouvements non démocratiques. « Il n’existe pas d’expérience autoritaire sans l’adhésion d’une partie de l’establishment qui y trouve son intérêt », estime-t-il.

Une analyse partagée par Laurent Mauduit, auteur du livre-enquête Collaborations, portant sur le rapprochement entre les milieux d’affaires et l’extrême droite (La Découverte, 2025). « L’Histoire nous enseigne qu’il n’y a jamais de prise de pouvoir sans l’aide des milieux financiers. » Pour le journaliste, on assiste à une bascule. « On est dans ce moment historique où la jonction est en train de s’opérer, observe-t-il. Elle n’est pas totale, il y a des patrons qui renâclent, qui ne sont pas enthousiastes. Mais la dynamique est enclenchée », conclut-il.
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Articles :
« Comment l’extrême droite a conquis une partie du patronat », à écouter dans « Révélations » sur France Inter
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