Depuis novembre 2024, le docteur Christophe Riou propose un rendez-vous en ligne pour prendre en charge les consommateurs de gaz hilarant dès l’apparition des premiers symptômes inquiétants.
Quelques secondes pour s’assurer que la connexion est bonne et la tête de Benjamin* s’affiche sur l’écran du docteur Riou. « Je descends car je n’ai pas de réseau ici, explique le trentenaire au visage pixellisé. Ma femme vient d’accoucher…
– Félicitations ! C’est une fille ou un garçon ?
– Une fille. Je suis en pleine cure ! Cela fait quatre jours que je n’ai rien pris. Je veux tout faire pour arrêter monsieur, mais j’habite près des terrains de ballons. C’est très dur pour moi.
– Je vous crois. Je suis ni juge ni flic, je suis là pour vous accompagner sans vous juger. »
Pendant une demi-heure en cette après-midi d’avril, Christophe Riou, addictologue au centre universitaire hospitalier (CHU) de Lyon, va recevoir ce patient qui consommait, jusqu’à la naissance de sa fille, entre cinq et six bonbonnes de protoxyde d’azote par jour. Surnommée « gaz hilarant » pour ses effets euphorisants, cette molécule est d’ordinaire utilisée en cuisine pour confectionner de la chantilly, ou encore dans le milieu médical pour ses propriétés anesthésiantes.
Ces dernières années, son usage est largement détourné, notamment par un public jeune et populaire. Au point que les cartouches de chantilly (que les consommateurs « craquent » dans un ballon de baudruche pour inhaler le gaz plus facilement) ont peu à peu laissé place aux bonbonnes, qui, à l’unité, permettent de remplir jusqu’à 80 ballons, pour 25 à 30 euros, et même aux « tanks » (jusqu’à 2 000 ballons), selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT).
Pour tenter d’enrayer le phénomène, une loi a été adoptée en 2021 pour interdire sa vente aux mineurs. Mais les plus jeunes consommateurs s’en procurent sur des sites internet, souvent hébergés à l’étranger. La preuve : entre 2020 et 2023, la consommation n’a cessé de gonfler, les signalements ayant été multipliés par trois, selon Santé publique France. De quoi forcer le ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, à annoncer fin mars une série de mesures pour durcir la législation. « C’est un problème que nous avons pris à bras le corps », a-t-il insisté à l’Assemblée nationale, le 14 avril, promettant qu’un texte serait présenté « dans les semaines à venir ».
De son côté, l’association Antoine-Alléno a annoncé, mercredi 22 avril, qu’elle lançait une action collective en justice contre des entreprises chinoise et polonaise qu’elle accuse de fabriquer et distribuer les bonbonnes de protoxyde d’azote de la marque Cream Deluxe et d’encourager leur « usage détourné (…) à des fins récréatives ». « Cette action de groupe va nous permettre d’attaquer les producteurs (…) qui utilisent des biais de communication trompeurs auprès de nos jeunes », a expliqué le chef étoilé Yannick Alléno, président de cette association qui porte le nom de son fils, tué en 2022 à Paris par un chauffard qui conduisait sans permis, alcoolisé et à bord d’une voiture volée.
Inhalé en grande quantité, le protoxyde d’azote peut avoir des conséquences très graves sur la santé. Des brûlures sur les lèvres ou le larynx, tout d’abord, quand le gaz est inhalé directement dans la bonbonne ou la cartouche (c’est pour les éviter que les usagers gonflent des ballons qu’ils inspirent ensuite). Une consommation prolongée peut, elle, entraîner une perte brutale de connaissance pouvant aller jusqu’à l’arrêt respiratoire. Et les forces de l’ordre alertent régulièrement sur des accidents de la route, pour lesquels ils soupçonnent l’implication de gaz hilarant.
A plus long terme, le « proto » peut avoir de lourdes conséquences, parfois irréversibles, et faire apparaître des troubles psychiques ou neurologiques, comme des engourdissements, des faiblesses musculaires voire une perte de la capacité à marcher… Les experts résument ces symptômes avec un acronyme – PIF – pour picotements, instabilité (perte d’équilibre) et faiblesse (musculaire). Ils enjoignent les consommateurs à consulter dès l’apparition des picotements.
Benjamin, lui, en est déjà au stade F. Il ressent « une perte [musculaire] au niveau des jambes ». « Mon neurologue m’a prescrit de la vitamine B12 et ça va mieux », assure-t-il. « Le problème c’est que cette prescription ne suffit pas, car le protoxyde d’azote ne détruit pas votre B12, il l’inactive. C’est comme si des ouvriers pointaient à l’usine mais qu’ils décidaient de ne pas travailler. Ils sont bien présents, mais la production, elle, est arrêtée, explique Christophe Riou. Le mieux, ce serait qu’on replanifie un rendez-vous. Vous êtes en zone orange. Après, ce sera le fauteuil roulant. On va éviter d’en arriver là. »
A 30 ans, ce tout jeune papa fait partie des patients les plus âgés suivis par l’addictologue. Depuis novembre 2024, cet urgentiste de formation a mis en place une téléconsultation spécifique aux consommateurs de protoxyde d’azote, le jeudi après-midi, entre 14 et 17 heures. Une plage d’une heure est réservée aux urgences et aux sollicitations de médecins généralistes, parfois désemparés face à ce nouveau phénomène. « On recevait des jeunes dans un état très avancé, pour lesquels on pensait qu’ils avaient une sclérose en plaques [une maladie auto-immune qui entraîne notamment des difficultés à marcher ou à garder l’équilibre] ou un syndrome de Guillain-Barré [une affection rare dans laquelle le système immunitaire du patient attaque les nerfs]. On a donc créé cette téléconsultation avec l’espoir de les prendre en charge plus tôt et éviter d’en arriver au point où c’est irréversible », explique Christophe Riou.
« Ce sont souvent des jeunes qui n’ont pas l’argent pour aller en boîte de nuit, alors ils se retrouvent dans des voitures et consomment entre copains. »
Christophe Riou, addictologueà franceinfo
Depuis la création de cette téléconsultation à l’automne 2024, le praticien a reçu 110 personnes âgées de 15 à 31 ans, dont 50 sont suivies régulièrement dans un service d’addictologie ou de rééducation. Entre 2021 et fin 2024, l’Agence régionale de santé d’Auvergne-Rhône-Alpes, où pratique le médecin, a recensé 405 cas de consommation du gaz, dont 268 graves (hospitalisation, incapacité ou invalidité ou des cas d’usage chez des mineurs).
Si les effets à moyen terme commencent à être documentés, ceux à plus long terme demeurent inconnus. « Ma crainte, ce sont les dégâts neurologiques, s’inquiète Christophe Riou. On ne sait pas comment ces jeunes, dont le cerveau est encore en pleine formation, vont récupérer. Ceux qu’on observe aujourd’hui sont dans le même état que certaines personnes qui ont subi des traumatismes crâniens. »
Aujourd’hui, l’enjeu pour le médecin est avant tout de « créer un premier lien » avec ces jeunes « et semer des graines », car en addictologie, « l’injonction thérapeutique ferme est contreproductive ». Cette consultation à distance, disponible à portée de clics, permet par ailleurs de prendre en charge des patients venus de partout en France. C’est le cas de Jérémie*, qui appelle de région parisienne. A tout juste 18 ans, il dit ne consommer qu’occasionnellement. « La dernière fois, c’était au Nouvel-An, avec beaucoup d’alcool. Je suis rentré tout allait bien. Et deux ou trois jours plus tard, j’étais comme dans un rêve, au ralenti sans avoir consommé. Je pensais que ça allait passer. Mais ça ne part pas alors que je n’ai rien pris depuis », détaille-t-il, expliquant avoir déjà consulté un neurologue, qui lui a prescrit de la vitamine B12.
« A ce qu’on m’a dit, ça permet d’arrêter les effets du proto », lâche-t-il, regrettant d’être toujours « au ralenti ». Malgré les kilomètres qui les séparent, le médecin veut créer un lien de confiance, tout en essayant de comprendre à quel point Jérémie est sincère dans ses déclarations. « Si vous n’avez réellement consommé que deux fois en un an, les symptômes que vous relevez ne sont pas imputables au ‘proto’. Votre carence en vitamine B12 peut s’expliquer par de la consommation régulière de protoxyde d’azote ou alors par une maladie génétique… Je ne vais pas vous faire prendre le train pour Lyon, mais essayons de refaire un point dans deux mois, avec zéro consommation d’ici là », lance le médecin. Ils ont prévu un nouveau point mi-juin.
« D’après nos observations, il faut entre six mois et deux ans de consommation chronique pour avoir des atteintes neuropsychologiques », estime le médecin. Toutefois, « la quantification de la consommation est difficile à établir, car on doit se baser sur ce qu’ils veulent bien nous dire », nuance le praticien.
Le docteur Riou sait que ce système a ses limites. Ce jeudi, sur les six téléconsultations prévues, seules trois ont été honorées. « C’est courant en addictologie, et pas seulement pour le protoxyde d’azote, car dans l’immédiat, ils veulent régler le problème, mais une fois ce problème mis à distance, l’urgence est moins prégnante », observe le praticien, qui aimerait sous-traiter ces premiers contacts à des infirmières qualifiées, qui effectueraient un premier tri.
Bien que ces rendez-vous manqués soient fréquents, une des patientes qu’il aurait dû avoir au bout du fil ce jour-là l’inquiète particulièrement. Il tente à plusieurs reprises de l’appeler. En vain. Il finit par laisser un message sur sa boîte vocale : « Je m’inquiète pour vous. Il est tout à fait possible de se voir. Rappelez-moi. » Cette jeune femme d’à peine 20 ans est passée aux urgences trois semaines plus tôt pour des douleurs abdominales, « dans un contexte de consommation de protoxyde d’azote », selon le dossier de Christophe Riou. Après une échographie, les urgentistes ont découvert qu’elle était enceinte. Or la vitamine B12 est primordiale pour le développement du cerveau du fœtus. En 2023, Santé publique France a signalé les premiers cas de « nouveau-nés présentant des troubles neurologiques à la naissance dans un contexte d’usage détourné et répété du protoxyde d’azote par la maman pendant la grossesse ». Pour l’heure, il ne peut qu’espérer qu’elle le recontacte pour un suivi. « Si on les envoie bouler, on leur ferme leur dernière porte d’entrée vers le soin, craint le praticien. Entre de rien faire et ce qu’on a mis en place, il vaut mieux continuer ce qu’on fait. »
* Les prénoms ont été modifiés
Si vous avez consommé du protoxyde d’azote et que vous ressentez des engourdissements dans les bras et les jambes, une sensation de brûlure ou de décharge électrique, des picotements, une perte du toucher, des difficultés à marcher ou à bouger, consultez un professionnel de santé ou contactez votre centre antipoison (01 45 42 59 59). En cas de malaise, de difficultés à respirer ou des troubles des troubles de la conscience, contactez rapidement un numéro d’urgence (urgence médicale au 112, Samu au 15, pompiers au 17).
Si vous (ou l’un de vos proches) avez des difficultés à contrôler et/ou à arrêter votre consommation, parlez-en à votre médecin ou contactez un Centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), spécialisé dans la prise en charge des addictions. Pour les consommateurs de moins de 25 ans, le service Drogues info service propose aussi des consultations gratuites et anonymes pour aborder toutes les problématiques d’addiction. Vous pouvez également consulter le site internet Drogues-info-service.fr ou appeler le 0 800 23 13 13, joignable gratuitement, 7 jours/7, de 8 heures à 2 heures.
Source:
www.franceinfo.fr





