Le président salvadorien Nayib Bukele a annoncé, mardi 14 avril, que la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques allait désormais être assurée par Gemini, l’intelligence artificielle (IA) de Google.
Publié le : 15/04/2026 – 20:39
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Canapés en cuir, lumière tamisée… La vidéo, tournée en direct et partagée sur les réseaux sociaux, a tout de ces opérations de communication dont Nayib Bukele a le secret. Le président salvadorien n’a pas caché son enthousiasme à l’évocation de sa dernière trouvaille : confier à Google la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques, telles que le diabète ou l’hypertension. « On est en train de créer le meilleur système de santé au monde », s’est réjoui le dirigeant, entouré pour l’occasion de spécialistes de l’IA appliquée à la santé et du directeur de Google Cloud.
Le projet s’inscrit dans le cadre d’un vaste partenariat avec le géant de Mountain View : un accord sur sept ans, à 500 millions de dollars, établi en 2023 et qui a déjà abouti à la construction d’un gigantesque centre de données dans la capitale du Salvador. La collaboration a également permis, en novembre 2025, le lancement de DoctorSV, une application mobile dédiée à la santé. D’après le président Bukele, ils sont aujourd’hui un million de Salvadoriens à l’utiliser pour prendre des rendez-vous, consulter des praticiens, accéder à leurs antécédents médicaux ou commander leurs médicaments.
Pallier les défaillances du secteur de la santé
Grâce aux données collectées, DoctorSV va désormais pouvoir identifier les personnes atteintes de maladies chroniques ou celles présentant des facteurs de risques, leur recommander des examens et réduire l’attente. « L’intelligence artificielle va beaucoup nous aider », a assuré Edgardo von Euw, médecin de formation et consultant en gestion des soins de santé, aux côtés de Nayib Bukele. « À un moment donné, nous traiterons le cancer et procéderons à des interventions chirurgicales », a promis ce dernier.
Plus qu’un simple gadget, l’outil dopé à l’IA doit pallier les défaillances du système de santé public salvadorien. « À la fin du premier mandat de Bukele, de nombreux hôpitaux très modernes ont été construits, mais les Salvadoriens se plaignaient de l’impossibilité d’accéder à des médecins », relate Kévin Parthenay, enseignant-chercheur à l’université de Tours et spécialiste de l’Amérique latine. Il fallait parfois patienter huit mois pour obtenir un rendez-vous avec un simple généraliste.
Des problèmes structurels aggravés par des licenciements massifs : quelque 7 700 personnels de santé ont été mis à la porte durant la seule année 2024. « Ces licenciements répondent à une logique de performance très néo-managériale, avec un recours aux nouvelles technologies pour réduire les effectifs et donc les coûts. Mais ils sont aussi une conséquence des critiques exprimées par le personnel soignant au sujet du manque de moyens auxquels ils étaient confrontés, observe Kévin Parthenay. Dans un régime qui ne souffre pas la contestation, ces critiques se sont donc soldées par de nombreux licenciements. »
Faire rayonner le Salvador
La révolution médicale vantée par Nayib Bukele s’inscrit aussi dans un plan visant à faire de ce petit pays, coincé entre le Guatemala et le Honduras, un modèle en matière de nouvelles technologies. Quitte à se fourvoyer. En témoigne, sa volonté de faire du bitcoin la monnaie officielle salvadorienne, une opération à 329 millions de dollars qui a finalement tourné court quatre ans plus tard. Plus récemment, le dirigeant a noué un partenariat avec Grok, le chatbot d’Elon Musk, pour concevoir des programmes scolaires. Un million d’élèves doivent en bénéficier dans les deux prochaines années.
L’objectif de ces expérimentations est double, explique Kévin Parthenay. Il s’agit d’une part pour le président salvadorien de développer à moindre coût des secteurs délaissés lors de son premier mandat, où il avait surtout mis l’accent sur la sécurité. « Nayib Bukele a bien conscience que sa popularité a explosé avec ce qu’il a pu apporter sur la sécurité, mais que les attentes sont aussi très fortes en termes de développement social », relève le chercheur.
Mais cette recherche permanente de l’innovation serait également une manière pour lui de faire rayonner son pays à l’international. « Le Salvador est un petit pays qui n’a pas d’autre choix que d’explorer des niches sectorielles pour pouvoir rayonner. Cela fait partie d’une stratégie de communication pour faire parler de lui », considère Kévin Parthenay.
Mais cette stratégie n’est pas sans risques pour la population. Elle pose évidemment des questions en termes de protection des données personnelles. Mais aussi de l’usage qui pourra en être fait par le gouvernement de Nayib Bukele, régulièrement accusé de dérives autoritaires et qui s’autoproclame « dictateur le plus cool du monde ».
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Source:
www.rfi.fr




