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La bataille des Odyssées en librairie : les chiffres

Sorti en France le 15 juillet dernier, L’Odyssée de Christopher Nolan a réuni plus de 1,84 million de spectateurs au cours de sa première semaine, soit le meilleur démarrage français de 2026. Au 28 juillet, il avait déjà dépassé 3,45 millions d’entrées dans l’Hexagone. Dans le monde, ses recettes atteignaient environ 911 millions de dollars au 3 août.

Le phénomène déborde largement les salles. Au Royaume-Uni, les ventes imprimées de l’épopée ont progressé de 1400 % pendant les quatre premières semaines de juillet par rapport à la même période de 2025. La traduction anglaise d’Emily Wilson, publiée en 2017, figure parmi les principales bénéficiaires, rapporte l’AFP. Sur Spotify, le nombre d’auditeurs de l’œuvre a parallèlement augmenté de 310 % en un mois. 

Pour la France, ActuaLitté a étudié, à partir d’Edistat, les estimations hebdomadaires de 17 éditions représentatives : poches historiques, traductions récentes, éditions scolaires et beaux livres lancés à l’approche du film. Entre la semaine 27, du 6 au 12 juillet, dernière semaine entièrement antérieure à la sortie, et la semaine 30, du 27 juillet au 2 août, leurs ventes cumulées sont ainsi passées d’environ 2750 à 8600 exemplaires estimés, soit plus du triple en trois semaines.

C’est Julien Gracq qui estimait que la France avait toujours compté environ dix mille véritables lecteurs de littérature, et qu’elle en compterait toujours autant ?

La bataille des traducteurs

Choisir son édition de l’Odyssée d’Homère, c’est d’abord choisir son interprète dans la langue de Molière. Cette opération de traduction remonte, rappelons-le, à l’Antiquité elle-même. Le grec homérique était déjà difficile pour les Grecs : vocabulaire rare, formules obscures, formes éloignées de la langue courante. Cette longue histoire se poursuit aujourd’hui en librairie.

La traduction de Victor Bérard occupe une place particulière. Mort en 1931, l’helléniste peut être réédité sans négociation de droits patrimoniaux, ce qui explique en partie son omniprésence. Sa version se retrouve au Livre de Poche et chez Folio, mais aussi dans les nouvelles éditions d’Albin Michel et des Belles Lettres. Une même traduction peut ainsi devenir un poche à moins de 10 €, un classique annoté ou un ouvrage illustré vendu près de 27 €.

Traduire, c’est choisir un rythme, une syntaxe, un degré d’étrangeté et même une certaine figure d’Ulysse. Philippe Jaccottet opte dès 1955 pour le vers libre, là où les grandes versions françaises étaient surtout en prose. Philippe Brunet tente de restituer la scansion de l’hexamètre grec.

À LIRE – Les premières traductions françaises de L’Odyssée : une odyssée littéraire

Emmanuel Lascoux propose chez P.O.L une « vision vocale », plus sonore et théâtrale, dans un français résolument contemporain, quitte à surprendre beaucoup.

Les vieux poches prennent l’avantage

Premier constat : le film n’a pas seulement profité aux éditions conçues pour l’accompagner. Deux poches publiés depuis plusieurs décennies dominent la course.

L’édition du Livre de Poche, traduite par Victor Bérard, passe de 235 exemplaires estimés avant la sortie du film à 1087 entre le 27 juillet et le 2 août. Une multiplication par 4,6 en trois semaines. La version Folio Classique, fondée sur la même traduction, progresse de 334 à 1166 exemplaires sur la même période. Par rapport aux 153 exemplaires vendus lors de la même semaine en 2025, le Folio affiche ainsi une hausse d’environ 662 %, 699 % pour le Livre de Poche.

À elles seules, ces deux éditions peu coûteuses et déjà bien installées en librairie représentent plus du quart des ventes observées dans notre sélection.

Parmi les éditions lancées au printemps dans le sillage du film, les poches de La Découverte et de Flammarion enregistrent les plus fortes progressions. Ensemble, elles passent de 346 exemplaires estimés avant la sortie à 1744 entre le 27 juillet et le 2 août. Une multiplication par cinq en trois semaines. La première reprend la traduction de Philippe Jaccottet, la seconde de Médéric Dufour et Jeanne Raison. 

La maison des sciences humaines, dont la présence dans cette sélection pourrait surprendre, avait pourtant fait un pari gagnant : ses différentes éditions de L’Odyssée se sont écoulées à près de 120.000 exemplaires au total.

D’autres traductions récemment remises en avant bénéficient aussi du mouvement, mais à une échelle plus modeste, comme l’édition Points de Philippe Brunet, ou celle de Frédéric Mugler chez Actes Sud.

Les beaux livres trouvent aussi leur public

Le prix bas n’est pourtant pas la seule voie vers le succès. L’édition reliée publiée par Callidor le 5 juin, illustrée par Aurélien Police et vendue 39 €, s’est déjà écoulée à 3305 exemplaires. Entre le 27 juillet et le 2 août, elle atteint 762 ventes, son meilleur niveau depuis sa parution. Un beau livre pour accompagner un film aux belles images IMAX.

Callidor propose ici une construction éditoriale singulière, mêlant les traductions de Victor Bérard, Léon Morel, Dominique Grandmont, Thomas Spok, Frédéric Collemare et Nestor Ibarra, sous une préface de Victor Hugo. 

Côté bande dessinée, Glénat a choisi, le 24 juin, de réunir les quatre volumes de L’Odyssée, parus dans la collection La Sagesse des mythes, en une intégrale cartonnée à tirage unique. Dirigé par Luc Ferry, scénarisé par Clotilde Bruneau et dessiné notamment par Giuseppe Baiguera et Giovanni Lorusso, il totalise déjà près de 3750 exemplaires estimés, dont 718 sur la dernière semaine observée. Les quatre albums d’origine dépassent, eux, les 127 000 exemplaires depuis 2017. Pas besoin d’effet Nolan sur ce coup, en somme.

Le collector de Pocket, paru en octobre 2025 dans la traduction de Leconte de Lisle – encore une nouvelle -, bénéficie lui aussi du film. Ses ventes hebdomadaires ont presque quadruplé en trois semaines.

Les Belles Lettres, maison de l’Antiquité triomphante, se devait de participer à la fête. Parue le 8 juillet, cette édition associe la traduction de Victor Bérard à un entretien avec Jacqueline de Romilly, une postface de Jean-Pierre Vernant et des compositions Art déco de François-Louis Schmied. Elle n’a trouvé, pour le moment, que 855 preneurs.

Chez Albin Michel, le nouveau poche de Victor Bérard, introduit par Eva Cantarella et annoté par Silvia Milanezi, ne connaît qu’un léger frémissement. Même constat pour l’édition illustrée par Jan Styka chez Victoria Queen. La traduction de Philippe Brunet reste très discrète en grand format au Seuil. La traduction plus expérimentale d’Emmanuel Lascoux chez P.O.L progresse elle aussi, mais demeure confidentielle. Toutes les éditions ne profitent pas autant de l’effet Nolan. 

L’abrégé de L’École des loisirs remonte à 755 exemplaires, sans dépasser ses niveaux du début d’année. Les collections pédagogiques de Belin restent, elles, très loin des pics liés aux prescriptions scolaires. Dans ce segment, le calendrier éducatif pèse donc davantage que l’actualité cinématographique.

Le plus grand succès d’Ulysse en librairie

Le plus grand gagnant de cette vague n’est pas L’Odyssée, mais L’Odyssée de l’Odyssée. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère, de Christophe Ono-dit-Biot, publié le 15 avril chez Grasset. L’auteur suit l’ordre des chants tout en expliquant les personnages, les enjeux et les lectures contemporaines du texte.

Ses ventes passent de 642 exemplaires en semaine 27 à 709 pendant la sortie du film, puis à 1307 et enfin 2238 exemplaires entre le 27 juillet et le 2 août. Dit autrement, elles ont été multipliées par près de 3,5 en trois semaines. Depuis sa publication, les relevés Edistat totalisent près de 11.800 exemplaires.

Entre le film et le passage en caisse, il ne faut pas oublier les libraires. Avant même la sortie, plusieurs enseignes, de Mollat à Bordeaux à Coiffard à Nantes, Gibert à Marseille ou Millepages à Vincennes, avaient consacré des tables entières à Homère, pointe Le Monde.

Face aux dizaines de traductions, poches, adaptations et beaux livres disponibles, leur travail ne consiste pas seulement à mettre l’Odyssée en avant, mais à rendre cette offre lisible : orienter vers une traduction accessible, une version plus littéraire, un ouvrage scolaire ou une édition à offrir. 

À LIRE – Avec L’Odyssée de Nolan, la guerre de Troie reprend

En ce mois d’août, le plus beau cadeau à se faire reste peut-être de découvrir l’épopée attribuée à Homère, là où elle résonne le plus fortement : en Grèce, sur une île tournée vers la mer, parmi les paysages que le récit a traversés et les terres dont il continue de nourrir les rêves.

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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