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Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !

On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.

Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?

Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.

La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».

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Une question esthétique

Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.

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Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.

Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.

Une évolution stylistique

Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).

À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.

Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.

Un double mouvement

Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.

Le Monde, 2019.

De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.

Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.

La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.


Source:

theconversation.com

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