Alors que le Premier ministre a annoncé vendredi que les boulangers et fleuristes indépendants pourraient bien ouvrir le 1er-Mai, franceinfo a recontacté une partie des artisans par qui la polémique est arrivée il y a deux ans.
Un effet boule de neige. Les artisans boulangers et fleuristes pourront ouvrir le 1er-Mai, a annoncé vendredi 17 avril le Premier ministre, Sébastien Lecornu. Les ouvertures de ces commerces se feront sur la base du « volontariat des salariés », a assuré le chef du gouvernement, après avoir reçu les représentants des boulangers et fleuristes à Matignon.
« Une instruction sera donnée à l’ensemble des services de l’Etat » pour que les commerces concernés ne soient pas verbalisés, a-t-il précisé. Un point final apporté à un débat sur le travail des artisans le 1er-Mai qui était apparu en 2024. Cinq boulangers de Vendée avaient alors subi des contrôles inopinés pour avoir fait travailler des salariés en ce jour chômé.
« Ce jour-là, j’ai d’abord eu un appel à 7 heures du matin pour savoir si on était ouverts », se souvient avec précision Céline Doussain, gérante d’une boulangerie dans le village de Saint-Georges-de-Montaigu, dans le sud du département. « J’ai pensé que c’était une cliente, sans y prêter plus attention », raconte-t-elle. Quelques instants plus tard, entre deux ventes de gâche (délicieuse brioche locale) à des habitués, l’ambiance se tend soudainement. Une inspectrice du travail est sur le pont de bonne heure. Elle constate alors que des salariés travaillent en ce jour chômé dans la boulangerie de Céline et Stéphane. Le ton monte et la sanction est loin d’être dérisoire : 750 euros d’amende par employé, 1 500 pour les apprentis mineurs.
Non loin de là, du côté de Saint-Philbert-de-Bouaine, le scénario est identique, rapporte Maxime Besnier. Le coup de fil d’abord, puis la visite de cette même inspectrice dans la matinée. « Je me suis pris une amende de 3 500 euros. J’avais un apprenti au travail et trois salariés ce jour-là », sur les sept personnes de l’effectif total de son commerce, rembobine le cogérant d’Ô Délices de Bouaine. La chouquette est difficile à avaler pour celui qui estime avoir subi les foudres d’une inspectrice « zélée ».
Contacté pour évoquer le cadre de cette inspection, le ministère du Travail, tutelle de la direction générale du Travail, n’a pas donné suite à la sollicitation de franceinfo.
« On s’est pris une bonne claque, j’étais en colère de chez colère. »
Céline Doussain, gérante d’une boulangerie de Saint-Georges-de-Montaigu (Vendée)à franceinfo
Ni une ni deux, ce 1er mai 2024, Maxime Besnier informe aussitôt ses collègues du village voisin. L’information circule vite. « J’ai reçu un SMS du boulanger de Saint-Philbert-de-Bouaine pour me prévenir que l’inspectrice venait de passer chez lui et qu’elle risquait de se rendre chez nous ensuite », se souvient Maïlys Dupouet, gérante de la boulangerie Joly. « On n’a pas triché et on a gardé notre vendeuse derrière la caisse, fait-elle valoir fièrement. On a pris le risque, on a assumé ». L’amende infligée s’élève à 750 euros. « Mais même avec le papier, on n’y croyait pas vraiment », se souvient la gérante, assurant qu’elle ignorait à ce moment-là le droit du travail sur le sujet.
Echaudée par la situation, elle poste un message sur Facebook pour s’indigner de cette sanction. Les réactions virtuelles renforcent encore son doute : « Tout le monde disait que c’était une fausse inspectrice du travail, que c’était une blague ». Mais il n’en était rien.
Cet étonnement traduit le flou qui règne autour de la règle en vigueur. Le 1er-Mai est un jour férié et chômé, comme le prévoit l’article L3133-4 du Code du travail. L’article L3133-6 prévoit toutefois que les salariés ont le droit de travailler dans « les établissements et services qui, en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail ». Ils sont alors payés double par leur employeur. La loi ne précise pas les secteurs concernés, mais il est entendu que les hôpitaux, les forces de l’ordre, les transports, les fournisseurs d’énergie, l’hôtellerie et certaines usines sont concernés. Les entreprises de boulangerie-pâtisserie pouvaient un temps employer des salariés le jour de la Fête du travail, grâce à un courrier du ministère du Travail daté du 23 mai 1986. Mais cette dérogation est devenue obsolète après une décision de la Cour de cassation en 2006.
Cette décision était plutôt passée sous les radars, jusqu’à cette inspection conjointe vendéenne de 2024. Après contestation de l’amende, les cinq boulangers verbalisés font finalement l’objet d’un rappel à la loi, qu’ils refusent de signer. « On s’est tous rassemblés et la fédération de la boulangerie nous a aidés, elle a pris un cabinet d’avocats », détaille Céline Doussain. Convoqués le 25 avril de l’année suivante au tribunal de police de La Roche-sur-Yon, les cinq employeurs sont finalement relaxés quelques jours avant le 1er mai 2025.
« On a contesté la sanction pour que la loi soit éclaircie et que ça fasse avancer les choses. »
Maxime Besnier, cogérant d’Ô Délices de Bouaineà franceinfo
Mais la machine médiatico-politique, elle, est lancée : la sénatrice de Vendée, Annick Billon, et la députée de la 4e circonscription, Véronique Besse, adressent un courrier à la ministre du Travail de l’époque, Catherine Vautrin, « pour l’interpeller ». « Lorsque j’ai eu connaissance du sort de ces boulangeries, j’ai immédiatement travaillé le sujet, avec mon groupe. Nous avons déposé un texte au Sénat », détaille Annick Billon, contactée par franceinfo.
Une proposition de loi adoptée par la chambre haute, mais finalement abandonnée, après la décision du gouvernement, lundi, de ne pas convoquer de commission mixte paritaire (CMP) face à l’opposition syndicale. Vendredi, le Premier ministre a cependant confirmé pour cette année un projet de loi visant à « cadrer » le travail ce jour-là pour ces professionnels à partir de 2027. Il renverra à « une discussion sociale par branches » et permettra de « faire travailler les salariés sur la base du volontariat et en les payant double », a-t-il détaillé.
« On n’aurait jamais cru que ça puisse prendre une telle ampleur », commente, toujours un peu secouée, Céline Doussain. Après ce remue-ménage vendéen, l’année suivante « n’a pas été [marquée par] une chasse aux boulangers », assurait sur franceinfo en 2025 Dominique Anract, président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française, évoquant « deux cas à Paris » et « un cas en province » de boulangeries verbalisées pour avoir ouvert. Du côté des artisans vendéens, « on a retenu la leçon ». « On a ouvert l’année dernière car j’ai le statut de gérante de mon établissement, mais sans aucun salarié », rapporte Maïlys Dupouet, cogérante de la boulangerie Joly.
Une position qui devrait en toute logique évoluer cette année. Quelques heures après les annonces de Sébastien Lecornu, Céline Doussain, de la boulangerie de Saint-Georges-de-Montaigu, signait du V de la victoire un message libérateur: « Enfin ». Cette année encore, elle ouvrira le 1er-Mai.
Source:
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