Comment raconter le hors champ ? On retrouve Gilles et Claire, frère et sœur, protagonistes majeurs des romans de Marie-Hélène Lafon. Le hors champ de Gilles est son silence et sa souffrance qui affleure sous la mécanique des gestes qu’il produit. L’écriture de Marie-Hélène Lafon tente de percer le mystère des mots tus du frère de Claire, à qui tout cela échappe en partie.
« Hors champ » raconte deux destins opposés issus d’une même ferme du Cantal : le frère, assigné dès l’enfance à reprendre l’exploitation familiale, et la sœur Claire, tenue à l’écart de la transmission parce qu’elle est une fille. Alors que lui reste fidèlement à la ferme, elle construit son existence ailleurs, en ville. Le lien entre les deux n’est pas rompu, mais transformé grâce à l’écriture de Lafon, car l’auteur s’évertue en tous points à mettre des mots sur des silences.
Elle raconte cinquante ans d’une vie en dix tableaux et livre des esquisses de temps et procède au fond comme si elle peignait le temps, avec d’un livre à l’autre, un rapport variable à la chronologie. Son écriture consiste à produire des chorégraphies. Dix tableaux donc, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire ; tantôt avec lui, Gilles. Marie-Hélène Lafon intercale leurs points de vue, à la troisième personne, en « flux de conscience », comme elle a l’habitude de le dire. Cette galerie de dix tableaux représente dans ce livre-ci son musée mental.
Des pièces d’un puzzle allant de 4 ans à tous les âges ; ce sont des pulsions de sensations, des contrastes, autour desquels le récit se construit. Car Claire est aussi dans le hors champ : elle s’est inventée et construite une vie dans ce Paris qu’elle a choisi et où elle a enseigné, alors que dans cette ferme isolée, les autres membres de la famille se tiennent encordés du bout de leur monde reculé.
MarieHélène Lafon n’a pas son pareil pour explorer les déterminismes sociaux qui régissent la transmission paysanne et la place marginale accordée aux filles et la distance — géographique et symbolique — qui, entre appartenance et arrachement, se creuse entre ceux qui demeurent sur la terre familiale et ceux qui s’en éloignent.
Hors champ est un grand texte sur l’intime, la mémoire, le phénomène de répétition, de loyauté : la vie paysanne exige que chacun soit à sa tâche dans la répétition des jours, fidèle à son labeur. Cette immersion dans la terre apporte à ce livre sensible beaucoup de sensualité.
J’ai beaucoup aimé ressentir l’énergie que comporte ce texte très stylé. Marie-Hélène Lafon est une aventurière de la langue et du verbe. Le goût de la langue, c’est comme une texture qui s’impose, et qui, à force d’être façonnée, finit par totalement vous désigner : la sienne, de langue, entre classicisme et modernité, est aussi celle du lieu d’où elle vient.
L’alternance entre le point de vue du frère et celui de la sœur est ténue. J’ai ressenti un certain vertige et une réelle jubilation dans ce geste d’écriture. Jamais de déséquilibre. Le plus important est la trace que laissera encore ce roman extraordinaire de Marie-Hélène Lafon dans les esprits. On en ressort vivifiés, ragaillardis.
Premier extrait : « La fête patronale du village a lieu le premier dimanche après le 15 août, le jour de la Saint-Roch. Au téléphone, sa mère dit, pour la Saint-Roch ils ont du monde, ou ils fauchent même le jour de la Saint-Roch, ou cette année leurs enfants viendront pas pour la Saint-Roch ils seront partis au Japon. Claire entend la voix de sa mère qui répète au Japon ou en Australie.
Elle se réveillerait à Osaka ou à Melbourne le matin du premier dimanche après le 15 août, elle penserait à la Saint-Roch, infime et imminente aux antipodes, elle penserait à la messe, au défilé de la fanfare, à la gerbe déposée au monument aux morts par le maire entouré des conseillers municipaux et des pompiers, elle penserait au manège pour les enfants et aux autos tamponneuses et au parquet-salon ; elle laisserait la litanie de la Saint-Roch se dérouler jusqu’au bout de la tristesse et ensuite elle partirait dans sa journée de trentenaire intrépide détachée des contingences familiales et des usages exsangues liés à la fête patronale. »
Second extrait : « Il l’a dit à la mère avant de descendre pour traire. Elle était seule dans la cuisine et son jeu télévisé n’avait pas encore commencé. Il n’a pas pu s’empêcher, il s’est assis sur le banc, s’est versé un verre de sirop, d’est relevé pour aller chercher de l’eau au robinet, s’est assis de nouveau. Il aurait eu envie d’un café, mais il ne voulait pas demander et ne savait pas se servir de la cafetière neuve.
La mère avait le journal étalé devant elle sur la table, elle attendait son émission. Il n’aurait rien raconté si le père avait été là, il ne se serait même pas arrêté. Avec Didier tout à l’heure on a rattrapé un jeune qui allait se jeter du viaduc ; la mère a levé l’œil et il a continué, j’arrivais juste au tournant du Jaladis, j’ai vu un type qui se penchait là-haut, en plein milieu, j’ai freiné, j’ai pilé même, Didier était dans la cour, il grattait son tracteur, j’ai ouvert la portière, j’ai gueulé, t’as vu le gars il va sauter, il a dit, j’appelle le s flics, fonce, il a toujours le portable avec lui, on a foncé, Didier faisait de grands gestes avec son bras par la vitre et il criait des trucs au gars qui devait rien entendre avec le bruit de la rivière et du moteur, Didier criait quand même, on a couru sur la voie ferrée, il est long le viaduc, le gars nous tournait le dos, Didier lui a sauté dessus pour le tirer en arrière. »
Par Laurence BiavaContact : laurence.biava@cegetel.net
Source:
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