Héros pour les uns, fossoyeur de la puissance suédoise pour les autres, stratège foudroyant ou souverain obstiné, roi absolu ou soldat parmi les siens : il rassemble toutes ces figures. Éric Schnakenbourg raconte moins une carrière qu’une existence lancée à pleine vitesse.
Faut se méfier des buveurs d’eau
En novembre 1714, dans un relais de poste du landgraviat de Hesse, deux cavaliers couverts de poussière demandent du jambon et de l’eau. Le détail intrigue. L’un des officiers suédois présents sur place, chargé justement d’identifier l’éventuel passage du roi, sait qu’en toute la chrétienté il n’est guère qu’un seul soldat à préférer obstinément l’eau au vin : Charles XII.
L’homme se présente pourtant sous le nom de Peter Frisk, plaisante, boit même un verre pour détourner les soupçons, et repart. Quelques jours plus tard, on apprend qu’il s’agissait bien du roi de Suède, revenu incognito de l’Empire ottoman après une traversée de l’Europe de plus de 2150 kilomètres en moins de quatorze jours. On retrouve les traits du gémeaux : le goût du masque, l’endurance physique, la théâtralité involontaire, et surtout cette manière de vivre au bord de l’incroyable.
En 1700, à dix-huit ans, alors qu’une coalition réunit contre lui le Danemark, la Pologne et la Russie, il quitte sa capitale. Il n’y reviendra jamais. La seconde moitié de sa vie se passe en uniforme, dans les marches, les bivouacs, les charges, les conseils de guerre et les décisions stratégiques. À l’instant même où il devrait apprendre le métier de roi, l’Europe le jette dans celui de chef de guerre.
Le voici projeté dans la Grande Guerre du Nord, ce conflit immense qui, de 1700 à 1721, va redessiner l’équilibre du Nord-Est européen, consacrer la montée en puissance de la Russie et sceller le déclin de la Suède comme grande puissance baltique.
Un empire à défendre
Au moment de son avènement, la Suède ne se limite pas à la seule péninsule et à la Finlande : elle domine aussi un ensemble de possessions au sud et à l’est de la Baltique – l’Ingrie, l’Estonie, la Livonie, une partie de la Poméranie. Charles reçoit donc moins une couronne qu’un système de positions à défendre, un empire de rivages et de provinces périphériques dont la cohésion dépend de la guerre autant que de la politique. Le contexte façonne les individus, ou du moins met à nu la manière dont ils se situent face au monde.
C’est là que s’installe le premier Charles XII, celui de la foudre et du prestige. Le jeune roi mène campagne au Danemark, affronte les Russes dans les provinces baltes, parcourt la Pologne, s’impose comme une force militaire de premier rang. Très tôt, il acquiert une réputation qui dépasse le Nord : à dix-huit ans à peine, il devient cette figure de souverain-combattant dont l’Europe entière suit les mouvements. Non seulement parce qu’il gagne, mais parce qu’il gagne en s’exposant lui-même, en allant au feu, à l’inverse d’un Louis XIV, qui privilégia une mise en scène de lui-même en chef de guerre, à travers… la peinture.
L’historien montre comment les choix de Charles XII, admirables par leur audace, deviennent aussi les nœuds de son procès historique. Pourquoi frapper la Pologne en 1701 plutôt que d’abattre d’abord la Russie ? Pourquoi marcher sur Moscou en 1708 au lieu de consolider les positions baltiques ? Pourquoi prolonger, de 1709 à 1714, un séjour ottoman qui éloigne le roi de son royaume au moment même où celui-ci vacille ? Les défauts de ses qualités…
La date de Poltava, le 28 juin 1709, surgit comme un couperet. À l’ivresse des succès répond l’écrasement de la défaite. Le roi qui incarnait Mars victorieux devient un prince en fuite, contraint de se réfugier dans l’Empire ottoman. Le renversement est brutal, presque théâtral. Mais il ne suffit pas à épuiser le personnage. Son retour clandestin à travers l’Europe, en 1714, est la preuve que la catastrophe ne l’a pas converti à la prudence. Revenu dans le Nord, il repart aussitôt dans de nouvelles entreprises, toujours plus risquées, jusqu’à ce soir de novembre 1718 où une balle dans la tête l’abat devant Fredriksten, en Norvège.
Le roi sans visage
Qui a tiré ? L’ennemi ? Un de ses propres hommes ? Le livre rappelle combien les hypothèses ont prospéré, combien l’absence de certitude a nourri le mythe. Charles XII, jusque dans sa fin, laisse derrière lui une silhouette qui se dérobe. Le 12e Charles ne s’est pas raconté.
Pas de journal, pas de mémoires, presque rien qui expose directement son for intérieur. Il ordonne, il agit, il correspond, mais il ne se confesse pas. Il faut donc le reconstituer par les témoignages, les archives diplomatiques, les récits de compagnons, les documents dispersés de Stockholm à Istanbul, de Varsovie à Stralsund.
L’historien refuse l’illusion d’un portrait parfaitement clos. Il travaille au contraire sur la triple nature du personnage : l’homme, le chef de guerre, le roi. L’homme : austère, endurant, peu sensible aux plaisirs ordinaires, passionné pourtant de mathématiques, d’architecture, de spéculations intellectuelles dès qu’il quitte un instant le champ de bataille. Le chef de guerre : intuitif, téméraire, capable d’emporter ses troupes par l’exemple autant que par le commandement. Le roi : absolu dans ses décisions, mais prisonnier de la logique même d’un royaume bâti sur la guerre et la maîtrise de la Baltique orientale.
Ses décisions, si personnelles qu’elles paraissent, s’inscrivent dans une histoire longue : celle de la politique suédoise face à la Russie, celle d’un empire territorial fragile, celle d’une monarchie qui ne peut concevoir la paix qu’assurée par la victoire.
Alexandre du Nord et fossoyeur
Reste le bilan : quand Charles monte sur le trône, la Suède est la première puissance de la Baltique. À sa mort, elle a perdu l’essentiel de cet avantage. La paix de 1721 entérinera la cession des provinces baltes et d’une partie des possessions allemandes. Le coût humain est immense. L’historien Jean-Pierre Bois ose malgré tout : et si ce roi de guerre avait aussi été, à très long terme, un roi de paix ?
Après les guerres de Charles XII, la Suède entre dans un temps nouveau. Elle renonce à l’aventure impériale, elle s’installe peu à peu dans une longue séquence de non-belligérance, puis de paix durable. Autres parallèles historiques, s’abstenir…
Il fut exalté comme un Alexandre du Nord, dénoncé comme le destructeur de la Suède, admiré pour sa bravoure, blâmé pour son aveuglement. Et il demeure, trois siècles plus tard, une question ouverte : qu’arrive-t-il à un royaume quand son roi fait de la guerre non un épisode, mais une manière d’être au monde, ou un État ?
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Éric Schnakenbourg nous offre, au prix de 25 €, une biographie savante, ample, nourrie, mais qui n’oublie jamais la part de mystère, de nerf et de vertige qu’il faut préserver chez un tel personnage. C’est pourquoi ce Charles XII ne se contente pas de combler un manque dans l’édition française. Il redonne à l’un des souverains les plus singuliers de l’Europe moderne sa densité, son étrangeté et sa part d’inquiétante grandeur.
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Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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