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"J'ai voulu rendre compte de leur détresse" : le réalisateur japonais Akio Fujimoto porte la voix des Rohingyas dans "Les Fleurs du manguier", un film bouleversant sur cette communauté persécutée de Birmanie

Avec Les Fleurs du manguier, le réalisateur japonais Akio Fujimoto met un coup de projecteur sur la minorité musulmane des Rohingyas, victimes de persécutions en Birmanie, et de ce que les organisations internationales qualifient de « nettoyage ethnique ». Prix spécial du jury Orizzonti à la Mostra de Venise 2025, le film sort dans les salles le 22 avril 2026.

Le réalisateur japonais, de passage en France pour présenter son film, explique à franceinfo Culture ce qui lui a donné envie de porter la voix de ce peuple meurtri, et la manière dont il a travaillé avec les membres de cette communauté, et avec les deux enfants, héros de cette histoire, bouleversants de naturel.

Franceinfo Culture : Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce film sur les Rohingyas ?Akio Fujimoto : Depuis 2013, je travaille en Birmanie. Au fil du temps, mon lien avec ce pays s’est intensifié, jusqu’à devenir très fort. J’avais entendu parler des Rohingyas, mais c’est un sujet assez tabou en Birmanie, donc je n’avais pas plus creusé que ça. En 2021, quand il y a eu le coup d’état, j’ai commencé à participer à des actions justement pour soutenir les victimes de la violence de ce coup d’État. A ce moment-là, j’ai réalisé qu’en 2017, quand les Rohingyas ont commencé à être persécutés et qu’a débuté le génocide, je n’avais rien fait. J’ai ressenti du regret, et de la culpabilité. J’ai eu envie de les soutenir. A l’époque, je réfléchissais à mon troisième long-métrage, et donc avec ce film, j’ai voulu porter leur voix, et rendre compte de leur détresse. C’est comme ça que ce projet de Lost Land (titre original de Fleurs du manguier), est né.

Pourquoi une fiction et pas un documentaire ?La fiction n’est pas un mensonge, elle nous plonge dans un monde. Avec la fiction, on peut entrer dans une histoire, et quand on revient à la réalité, on peut y penser, y réfléchir. Je pense que c’est ça la force de la fiction, et du cinéma.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers celle de deux enfants ?Pendant un an, pour construire ce scénario en effectuant mes recherches, j’ai interviewé beaucoup de Rohingyas. Beaucoup étaient devenus parents, en exil. Ce qui est ressorti de leurs témoignages, c’est que c’était assez difficile pour eux, parents, de transmettre à leurs enfants d’où ils viennent, ce qu’ils ont vécu et traversé avant que leurs enfants viennent au monde, loin de chez eux. Cette deuxième génération n’a pas connu le périple de la fuite. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu faire un film pour montrer à ces enfants cette histoire.  Et la meilleure façon pour que ces enfants comprennent, c’était d’avoir des héros enfants pour qu’ils puissent s’identifier, qu’ils puissent comprendre les émotions à travers ces héros de leur âge.

Comment avez-vous casté les enfants ?Quand je préparais le film, je suis allé dans une école privée pour les enfants Rohingyas, et je suis tombé sur ce petit garçon, qui jouait tout seul dans la cour. Il était incroyablement lumineux. Alors je l’ai suivi jusqu’à chez lui, et là, il y avait sa grande sœur. Voilà, les deux acteurs sont vraiment frère et sœur dans la vie et cela explique la grande complicité entre eux, que l’on voit à l’écran.

Comment avez-vous travaillé avec les enfants ? Je leur donnais des indications sur une situation, sur les actions, mais jamais sur ce que ressentent les personnages, ou dans quelles émotions ils devaient être. Il se trouve que la langue Rohingyas ne s’écrit pas, donc tout s’est fait à l’oral. Et puis il y avait le problème de la traduction. Je donnais les indications en japonais, un premier traducteur traduisait en anglais, puis un deuxième traduisait de l’anglais en langue Rohingyas !

Et cela n’a pas été trop compliqué ?En fait, plutôt que de donner des directions d’acteurs, de jeux, j’expliquais une situation et je les laissais interagir avec la situation dans laquelle ils étaient. Mais comme je ne comprenais rien à ce qui se disait, je ne pouvais pas dire c’est bon, ou ce n’est pas bon, on reprend. Je n’avais plus qu’à prier pour que ce soit ok ! J’ai de la gratitude, parce que moi je suis japonais et ils m’ont quand même accepté et m’ont confié leur histoire. C’est un mélange de hasard et de confiance qui a permis d’arriver à ce résultat.

On est vraiment avec eux, on court avec eux, c’est très impressionnant. On a peur pour eux pendant tout le film. Comment avez-vous fait, en termes de mise en scène, pour nous immerger comme ça, littéralement dans cette aventure, à hauteur d’enfant ?Ça, c’est la force du chef opérateur, qui n’a pas posé sa caméra devant eux, comme s’il était spectateur, mais comme s’il était à côté d’eux, avec eux.

Même si le film est très sombre, il montre quand même une part lumineuse, notamment avec la solidarité qui s’exprime entre les Rohingyas, mais aussi de la part de certaines personnes qu’ils croisent sur leur route. C’était important de montrer un peu d’humanité dans cette noirceur ? Oui. J’avais envie de montrer aussi ce qui est beau dans l’humanité. Le film raconte l’histoire de ces enfants, et autour d’eux il y a des gens, qui ne sont pas directement de leur famille ou liés à eux, mais qui sont ensemble pour faire en sorte que la vie puisse continuer. La vie de cet enfant passe de main en main. Les gens s’entraident pour que cette vie-là puisse continuer à exister, ailleurs.

« Les Fleurs du manguier », de Akio Fujimoto, sortie le 22 avril 2026. (ARIZONA DISTRIBUTION)

Vous êtes japonais, la culture rohingya est très différente de la culture japonaise, comment avez-vous ressenti cela ?Oui, le peuple rohingya est musulman. Dans le film, il y a de nombreuses scènes sans paroles, quand ils prient, quand ils jouent, et pourtant on comprend leurs émotions. Et justement c’est comme si les paroles ou la langue ne comptaient pas et qu’entre êtres humains, on se comprend. Donc je ne me suis pas intéressé aux Rohingyas parce que leur culture est différente de la mienne. Au contraire ce qui m’intéressait vraiment, c’était de comprendre ce qui nous rapproche en tant qu’humains.

Est-ce qu’un film peut changer les choses ?Ce n’est pas qu’un film peut changer le monde mais il peut apporter une voix et cette voix peut être entendue par les spectateurs. Et c’est cette perception par les spectateurs, cette prise de conscience, qui peut ensuite amener à infléchir une politique. Mais j’ai vraiment fait attention à ce que les enfants, ou les héros de cette histoire, ne portent pas un message politique. J’ai vraiment veillé à ne pas les utiliser pour faire passer un message politique. Mon but c’était que l’on regarde leur histoire à travers le regard des enfants. Après, ce que ça touche et comment ça touche, c’est particulier à chaque spectateur.

C’est l’histoire des Rohingyas, mais c’est aussi une histoire universelle, non ?Effectivement, quand j’ai écrit ce film, j’ai d’abord pensé bien sûr à transmettre l’histoire des Rohingyas. Mais leur histoire fait écho à une histoire universelle parce que dans le monde entier, il y a tant de migrants. Il y aurait dans le monde aujourd’hui une personne sur 60 qui fuit son pays. Donc ça parle à tellement de gens !

Est-ce que les Rohingyas ont pu voir le film ?Oui j’ai pu faire une projection avec toutes les personnes qui ont participé au film. J’ai pu aussi montrer le film dans le cadre d’un festival en Arabie Saoudite, où il y a une grosse communauté rohingya. Mais mon rêve, ce serait de le montrer en Birmanie, pas seulement aux Rohingyas, mais à tous les Birmans, à toutes les ethnies, et qu’ensuite on puisse en parler tous ensemble, ça c’est mon rêve, mais malheureusement je crains que ça n’arrive pas cette année…


Source:

www.franceinfo.fr

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