- Advertisement - spot_imgspot_img
AccueilCultureLivres & LittératureAu Sénat, l'écosystème du livre déroule ses angoisses et ses contrariétés

Au Sénat, l'écosystème du livre déroule ses angoisses et ses contrariétés

Alors que s’ouvrait quelques jours plus tard le Festival du Livre de Paris, le cœur était-il vraiment à la fête ? Trois représentants du secteur du livre — uniquement des hommes —, à savoir Christophe Hardy (Société des Gens De Lettres), Guillaume Husson (Syndicat de la Librairie française) et Vincent Montagne (Syndicat national de l’édition) avaient répondu à l’invitation de Laurent Lafont, président de la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport.

À leurs côtés, deux représentantes de l’action publique dans ce domaine, Florence Philbert, à la tête de la Direction générale des médias et des industries culturelles, ainsi que Régine Hatchondo, présidente du Centre national du Livre.

L’intitulé de la table ronde, « Une économie fragile en mutation » présageait déjà d’une ambiance quelque peu morose, mais les intervenants ont décrit une réalité peu engageante pour le secteur, entre la baisse des ventes, notamment dans les librairies, la précarité des artistes-auteurs, la prédation des plateformes ou des développeurs d’outil d’intelligence artificielle — nous avons évoqué ce dernier point dans un article précédent.

Les librairies en situation critique

Dans un contexte de repli des ventes de livres neuf et de croissance des achats de seconde main, la santé des librairies indépendantes est devenue « un sujet de préoccupation et d’inquiétude », avance Régine Hatchondo, qui rappelle que le CNL a consacré 5,3 millions € de subventions à ces commerces en 2025. Ces aides sont toutefois consacrées aux investissements, alors qu’elles « rencontrent aujourd’hui des problèmes de fonctionnement », selon elle.

« Les librairies sont fragilisées, car leurs coûts fixes ont beaucoup plus augmenté que leur chiffre d’affaires », analyse-t-elle, pointant par ailleurs des difficultés de recrutement liées à des salaires d’entrée bas et à la faible progression des rémunérations. 

Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, ne peut que confirmer ces propos. D’après les données de l’Observatoire de la librairie, outil maison du SLF basé sur un panel de 500 librairies franco-belges, le chiffre d’affaires global serait en baisse de 5 à 6 % depuis le mois de janvier 2026. « On constate qu’un tiers de ces librairies ont des baisses supérieures à 10 % depuis le début de l’année », annonce-t-il.

Si les baisses des achats sont avérées, y compris chez les grands lecteurs, qui « flânent moins dans les rayons », Guillaume Husson déplore par ailleurs le manque de soutien des éditeurs, reprenant une revendication ancienne du SLF. « L’article 2 de la loi sur le prix unique du livre indique que la qualité des services rendus par les détaillants doit primer dans le calcul des remises commerciales accordées », rappelle-t-il en évoquant la législation de 1981.

À LIRE – La lecture plutôt que les écrans : Macron instaure une “journée hors ligne”

« Or, c’est l’inverse qui se produit aujourd’hui : les acteurs les moins qualitatifs, Amazon, les grandes surfaces alimentaires, ou les grandes surfaces culturelles sont beaucoup mieux rémunérés que les libraires. Aujourd’hui, ce pan de la loi de 81 n’est pas appliqué », avance-t-il. « Si cette discrimination positive était appliquée, les librairies ne seraient pas dans cette situation. »

Seul motif de réjouissance, les budgets d’acquisition des bibliothèques se maintiennent pour l’instant, représentant toujours près de 15 % du chiffre d’affaires des librairies. Mais l’austérité générale et le désengagement de l’État laissent craindre un repli de ce côté-là également…

Les auteurs pas mieux lotis

Christophe Hardy, s’exprimant en tant que président de la Société des Gens De Lettres, a décrit un marché du livre toujours marqué par la surproduction, à laquelle s’ajoutent la « best-sellerisation » et « une concentration des grands groupes ». La conséquence, selon lui, de ces trois phénomènes est la disparition des « titres du milieu, qui bénéficiaient d’une mise en place satisfaisante et trouvaient un lectorat substantiel ».

Dans son intervention, Vincent Montagne, président du Syndicat national de l’édition, a nuancé ces différentes problématiques, assurant que le nombre de nouveautés, dans la catégorie des romans, avait baissé de 18 % depuis 2019, tout comme le taux de retour, dont une partie est, selon lui, « totalement irréductible, puisque le livre reste une économie du prototype ». Sur la concentration, il a estimé que le secteur du livre, partagé entre deux grands groupes il y a 25 ans, « en compte désormais quatre, dont la diffusion distribution permet d’accéder à des centaines d’éditeurs et des milliers d’auteurs »…

L’autre divergence d’analyse tient bien entendu à la rémunération des auteurs : « On ne passera pas à côté de la nécessité de s’affronter sur la rémunération décente, qui permet l’ouverture de droits sociaux », rappelle Christophe Hardy, qui évoque au passage l’option d’ajouter au contrat d’édition un « minimum garanti non amortissable, non remboursable », laquelle avait été écartée par le SNE il y a quelques années déjà. Le président de la SGDL indique par ailleurs que le travail se poursuit sur un « compte professionnel solidaire », lequel permettrait à un auteur de lisser ses revenus, pour atténuer les effets de leur irrégularité.

Auteurs et éditeurs se retrouvent cependant autour du sujet du livre d’occasion et plus particulièrement sur l’« irruption écrasante d’acteurs économiques, les plateformes, qui cannibalisent le marché du livre sans contribuer à l’économie de la création », pour reprendre les termes de Christophe Hardy.

Vinted, Le Bon Coin, Momox, mais aussi la Fnac ont développé leur offre de seconde main, et l’occasion représente désormais 20 % des ventes de livres, en volume, selon Vincent Montagne. « Nous souhaitons d’une manière collective que s’instaure une rémunération en droit d’auteur des acteurs de la création », martèle ce dernier. « Il faut mettre à contribution les plateformes responsables de cette croissance. Cela suppose une volonté politique, mais nous avons su le faire sur le photocopiage, le droit de prêt, la copie privée numérique. »

Avançant que des démarches sont engagées au sujet de ce droit de suite avec des syndicats allemands, espagnols et belges d’éditeurs, le président du SNE estime que la Commission européenne doit être interrogée sur le sujet, tout en souhaitant que le droit français agisse rapidement.

Florence Philbert, du ministère de la Culture, y met un bémol, après l’avis « très réservé » du Conseil d’État et l’existence d’un « obstacle juridique majeur » au niveau européen, le principe d’épuisement du droit de distribution, qui implique qu’après la première vente, un ayant droit ne peut plus revendiquer de droit exclusif ou de rémunération sur les ventes postérieures. « Nous devons agir au niveau européen », explique-t-elle, en mobilisant les États membres pour peser sur la Commission. Ce qui pourrait prendre un certain temps.

Un État désengagé

La table ronde de ce mercredi 15 avril a pu prendre, parfois, des allures de pré-bilan des deux mandats d’Emmanuel Macron pour le livre. Et le paysage n’est pas très reluisant. Si bien que les paroles les plus vindicatives ont été prononcées par Régine Hatchondo, présidente du Centre national du Livre. « Nous restons la seule industrie culturelle à être pauvre comme Job », a-t-elle souligné en évoquant les fonds publics destinés à la filière du livre.

« Le budget du Centre national du livre ne représente même pas 1 % du chiffre d’affaires de la filière du livre, mais on lui a pris 22 % en deux ans, car on devait estimer qu’il était trop riche », a encore déploré la présidente du CNL, en référence aux deux derniers projets de loi de finances du gouvernement, particulièrement sévères avec la culture et les crédits du CNL en particulier. Les nouvelles économies annoncées par l’État, afin de compenser le coût de la guerre américaine au Moyen-Orient, n’annoncent pas d’améliorations.

Sensiblement agacée, Régine Hatchondo assure que les actions du Centre portent pourtant leurs fruits, comme « Jeunes en librairie », qui serait « plébiscitée par les enseignants, les librairies et les élèves, mais qui va baisser terriblement cette année ». « Avec 10 millions € seulement, on pourrait multiplier par 5 les actions que mène le CNL », assure-t-elle. « On sait ce qui marche. »

À LIRE – Écrans, parents, école… Comment expliquer le déclin de la lecture chez les jeunes ?

Même Florence Philbert, du ministère de la Culture, a été forcée de reconnaitre les importantes coupes publiques de ces dernières années. « Les crédits de la mission “Média, livres et industries culturelles” progressent beaucoup plus lentement que le budget général de l’État », a-t-elle admis, en chiffrant la baisse, en 2026, à 10 millions €.

Il convient d’y ajouter la progression des dépenses habituelles du ministère de la Culture, notamment pour la Bibliothèque nationale de France, et les composantes plus exceptionnelles, à l’instar des travaux du Centre Pompidou ou de la Maison du Dessin de Presse. Au total, près de 25 millions € ont dû être économisés ailleurs, afin de garantir le financement des politiques publiques. À cela s’ajoute une diminution de 25 % des crédits d’intervention des Directions régionales des affaires culturelles, ce qui n’est pas pour rassurer la filière et ses acteurs.

« Nous n’y arrivons plus »

Au sein de l’audience, la vice-présidente du Sénat Sylvie Robert (Ille-et-Vilaine, groupe Socialiste, Écologiste et Républicain) est également intervenue pour témoigner d’une certaine lassitude des parlementaires face aux restrictions budgétaires, mais aussi à une certaine inertie du gouvernement sur plusieurs sujets.

Évoquant notamment le non-examen de sa proposition de loi, déposée avec Laure Darcos, sur le contrat d’édition, elle a avoué se sentir « désarmée ». « Nous n’y arrivons plus. C’est un cri de tristesse et d’alarme que je fais aujourd’hui », a-t-elle poursuivi, évoquant les attaques contre la liberté d’expression, la libre constitution des collections des bibliothèques ou encore contre les activités de certaines librairies. 

« On va tous dire “Il faut faire ceci, il faut faire cela”, mais arrêtons : cela fait des années, des mois, des semaines, qu’on le dit. […] Nous avons un gouvernement impuissant, il y a une responsabilité collective, il faut que l’on soit plus que jamais solidaires », a-t-elle terminé, alertant par ailleurs sur l’avenir menacé de certaines agences du livre. Rappelons que Sylvie Robert a récemment invité le gouvernement à agir, avec une loi d’urgence, pour introduire une clause de conscience au bénéfice des auteurs, face aux enjeux posés par la concentration éditoriale.

Laure Darcos (Essonne, groupe Les Indépendants – République et Territoires), parfois en binôme avec Sylvie Robert sur des propositions de loi, est venue appuyer les propos de sa collègue, fustigeant le dernier budget de l’État et son passage en force, via l’application de l’article 49.3 de la Constitution : « C’est de la colère, et en même temps, vraiment, de la lassitude. » 

Revenant sur la proposition de loi déposée avec Sylvie Robert, elle indique : « On ne baisse pas le bras, mais ça devient un peu pénible, car on sait que c’est de l’intérieur qu’il y a des freins. » Elle s’est aussi inquiétée de la mise en œuvre du dépôt légal numérique — dont le décret est en cours, a promis Florence Philbert, pour une application espérée dès le 1er janvier 2027.

La sénatrice Catherine Morin-Desailly (Seine-Maritime, Union centriste) a pointé pour sa part le désengagement de l’État « sur le financement » des agences du livre, « qui accompagnent la filière ». Monique de Marco (Gironde, groupe Écologiste – Solidarité et Territoires), qui avait porté une proposition de loi sur la continuité de revenus des artistes-auteurs, a suggéré plusieurs pistes d’action au ministère de la Culture. Florence Philbert a seulement rappelé, à ce sujet, l’ouverture d’une mission confiée à l’Inspection générale des affaires culturelles (IGAC), l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale des finances (IGF).

Encore un peu de concentration

L’éviction d’Olivier Nora, ex-PDG de la maison d’édition Grasset, par Vincent Bolloré, actionnaire du groupe Hachette Livre, était bien sûr dans tous les esprits. L’événement rappelle les risques inhérents à la financiarisation et à la concentration de l’édition, et a évidemment suscité quelques commentaires et questions au cours de la table ronde.

Christophe Hardy, de la SGDL, a ainsi mentionné le dépôt en octobre 2025, d’une proposition de loi par la députée Sophie Taillé-Polian (Écologiste et Social, Val-de-Marne) pour « empêcher la constitution de monopoles économiques dans les secteurs des médias et de l’édition ». Cette initiative n’a « pas été du tout discutée », a-t-il déploré, alors qu’elle mériterait, selon lui, « l’unanimité des parlementaires ».

S’exprimant pour le ministère de la Culture, Florence Philbert a évoqué la possibilité d’une loi sur la concentration éditoriale, pour rapidement la refermer. « Les leviers ne sont pas les mêmes que dans le cadre des médias, où cette question du pluralisme des médias est un principe à valeur constitutionnelle », a-t-elle rappelé.

Concernant l’édition, « la compétence exclusive de la Commission européenne en la matière [la régulation de la compétition et des monopoles, NdR] mais aussi le droit constitutionnel, rend difficile de fonder juridiquement une limitation supplémentaire des concentrations dans le secteur du livre », précise-t-elle.

Photographie : Table ronde « Le livre : une économie fragile en mutation ? », organisée par la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat, le 15 avril dernier (capture d’écran)

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

Annonce publicitairespot_img

Derniers articles

Annonce publicitairespot_img