Mais, auparavant, il lui faut une belle épitaphe, quelque chose qui marque les esprits, à inscrire sur la tombe. Cid visite donc les cimetières, convoque un ami écrivain, puis un gérant de pompes funèbres qu’il prend pour un éditeur. Parviendra-t-il toutefois à trouver LA phrase, l’ultime ? Vous le saurez en lisant L’Épitaphe, brève épopée tragi-comique, cruelle et absurde.
ActuaLitté : Il s’agit là de votre troisième roman, trois ans après la parution des Trois Pylônes (Gallimard, « L’Arpenteur », 2023). Pensez-vous maintenant aborder d’autres formes littéraires ?
Felix Macherez : Les Trois Pylônes et L’Épitaphe sont floqués « roman », faute de mieux : le genre romanesque a cette capacité à intégrer toutes les formes littéraires : listes, fragments, Journal, essai, poésie, théâtre… C’est un art baroque – il faut l’envisager comme tel. À côté de ça, j’ai des cahiers pleins d’aphorismes, de pensées, de notes déganguées de toute narration. J’aimerais en faire quelque chose.
Vous citez plusieurs épitaphes à la fin du roman. Vous êtes-vous baladé dans les cimetières, comme Cid Sabacqs – votre personnage – lorsqu’il se rend au cimetière de Picpus ? L’épitaphe pourrait-elle constituer un genre littéraire à part entière, selon vous ?
Felix Macherez : C’est vers les moralistes qu’il faut se tourner. L’épitaphe est une maxime – la maxime de l’agonie –, mais « publiée » sur une tombe, ce livre étrange ! J’en ai glissé une cinquantaine dans le roman. Les visites aux cimetières m’ont donné quelques idées.
Vous êtes-vous inspiré d’une personne réelle pour créer le personnage de Cid ? Vous évoquez à un moment donné la figure d’Arthur Cravan…
Felix Macherez : Cid, c’est l’Écrivain – avec tout ce que le mot engage d’excès et d’absolu. Il est celui qui donne la parole à l’impossible et va jusqu’à se sacrifier pour une phrase. Son expérience intérieure n’est autre que la mort à l’œuvre. S’il se dit petit-neveu d’Arthur Cravan, c’est qu’il lui ressemble un peu, sans doute, mais c’était surtout un jeu de miroir : Cravan lui-même se proclamait neveu d’Oscar Wilde.
Pourquoi avoir choisi ce patronyme ? Faut-il y voir une référence au Cid de Corneille ?
Felix Macherez : C’est venu comme ça, pour sa seule sonorité – avec, peut-être, en arrière-fond, un écho au no future de Sid Vicious. Et puis, il y a des évidences tardives qui font sens à rebours : lors des épreuves, à la question : « Qui est Cid ? », j’ai répondu : « Je suis Cid » (qu’on le dise à voix haute, et tout s’éclaire). J’ai appelé les typographes pour glisser une dernière épitaphe à ce propos.
Le personnage semble ne croire en rien. Ni en la littérature, ni dans les hommes, ni en Dieu. Peut-on qualifier ce roman de nihiliste ?
Felix Macherez : Cid incarne dans sa chair le nihilisme de l’époque ; le roman, lui, se dresse contre ce nihilisme et contre l’époque tout entière. À ce titre, il est à lire comme Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly.
Lautréamont, Rimbaud, Cravan… Le livre regorge d’allusions littéraires plus ou moins directes. Quels sont vos « palimpsestes », pour reprendre l’expression de Gérard Genette ? Quels auteurs du passé vous ont inspiré ?
Felix Macherez : Aussi bien Jacques Rigaut et Drieu La Rochelle (ces feux follets) que Gilbert-Lecomte, Georges Bataille et Dostoïevski. Lautréamont, oui, mais surtout Ducasse et ses renversements ; Cravan et, avec lui, les Dadas, Marcel Duchamp compris, dont l’épitaphe reste, à mes yeux, inégalable : « D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent. »
Là encore, vous êtes-vous inspiré d’une personne réelle pour créer Ernest Wat, ce personnage d’« écrivain raté » (p. 100) ?
Felix Macherez : Ernest Wat est une reprise et une variation d’Orion Nophto, le « héros » des Trois Pylônes.
Ernest semble incapable de trouver une épitaphe valable à son ami Cid. D’ailleurs l’écriture, les livres, sont souvent dévalués dans votre roman. Pour quelles raisons ?
Felix Macherez : Je voulais un personnage qui haïsse la littérature : ça me permettait de régler des comptes – non pas avec les écrivains, mais avec les auteurs (énorme différence !) – et dévoiler la déchéance du roman, réduit à cette petite histoire bien faite, sérieuse, vide, sans style, sans supplication.
La nécessité de trouver sa dernière phrase plonge Cid dans la littérature : il écrit, revoit un ami écrivain et prend un employé des pompes funèbres pour un éditeur. Lorsque Cid demande à Ernest de lui trouver son épitaphe, la situation bascule dans le grotesque : si Ernest y parvient, il lui ouvre la voie du suicide ; s’il échoue, il passe pour un écrivain médiocre.
Naturellement, il préfère la mort de son ami plutôt que de compromettre sa réputation ! Dans la scène des pompes funèbres, quatre croquemorts jugent les phrases de Cid et lui donnent des conseils : un comité de lecture appliqué à une publication posthume – l’épitaphe. Au fond, j’ai pris plaisir à transposer le petit monde des Lettres à côté des cimetières.
Cela peut sembler d’autant plus étonnant que vous paraissez aimer les mots rares. On trouve aussi plusieurs néologismes, des constructions de phrases singulières. Vous aimez jouer avec le langage.
Felix Macherez : J’ai pour idéaux À Rebours de Huysmans et cette formule d’Artaud : « Il faut vaincre le français sans le quitter. » Les plus grands écrivains sont ceux qui en une ligne bouleverse la grammaire française, c’est-à-dire l’harmonie de la nature.
Semblablement, vous aimez mélanger les registres de langue, tantôt soutenu, tantôt trivial.
Felix Macherez : J’aime écrire comme si je flânais dans la rue, en costume, canne à la main. Et puis, brusquement, je donne un coup de canne aux passants : c’est ce que représente la trivialité dont vous parlez.
Le roman se fait parfois lyrique, poétique, de façon fugace. Ce romantisme est-il volontaire? Globalement pointe un certain cynisme, une certaine désespérance.
Felix Macherez : Je suis abstraitement romantique, concrètement désespéré, absolument contradictoire : jugez-moi !
Vous parlez de tragédie comme son ultime masque comique (p. 28). Cet humour, très noir, peut-il nous sauver de la mélancolie ? Écrire vous apaise ?
Felix Macherez : Je cite la phrase entière : « [Ce roman] se présente comme une comédie injouable, tant [il] exhibe, en une seule grimace, la parodie comme forme suprême de la tragédie, et la tragédie comme son ultime masque comique. » L’Épitaphe est un roman noir, tragique, oui, mais burlesque aussi, un roman où les gags métaphysiques font surgir la mystique qu’ils contiennent, où la transgression devient un jeu et le rire une ambiguïté.
Ce procédé permet de garder l’intensité des thèmes abordés (le suicide, la grâce, la trace) tout en faisant un pas de côté – ou en arrière, disons. L’horreur est un tableau immense, et le rire offre le recul nécessaire pour le contempler dans sa totalité.
Écrire m’apaise-t-il ? Vous plaisantez : j’enfile une cravate pour écrire uniquement pour m’éponger le front !
Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com
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