Heralbony questionne les idées préconçues liées au handicap, à travers le prisme de la création artistique. Cette agence créative met en lumière des artistes dit « Isai » – « couleurs différentes » en japonais – signifiant l’expression des talents de chaque individu.
Fondée à Iwate, dans le nord du Japon, en 2018 par Takaya et Fumito Matsuda, Heralbony est née d’une histoire personnelle : celle de leur aîné Shota, atteint d’autisme. Les jumeaux ont été profondément marqués par le regard empreint de pitié que leur entourage et la société portaient sur leur frère. Cette expérience a nourri leur désir de transformer la perception du handicap en révélant la puissance de la créativité : ils ont créé une entreprise pour faire évoluer les perceptions, valoriser les talents autrement et changer le regard porté sur le handicap.
Aujourd’hui, à travers le monde, Heralbony met en relation plus de 300 artistes en situation de handicap avec des entreprises et des institutions à travers une collection d’art. Nous avons rencontré Takaya Matsuda au salon de design contemporain Matter & Shape qui s’est tenu en parallèle de la Paris Fashion Week féminine automne-hiver 2026-2027,
Franceinfo Culture : À l’origine de la naissance d’Heralbony, il y a une histoire familiale, celle de votre frère aîné. Takaya Matsuda : Mon frère aîné de 4 ans a une déficience intellectuelle et souffre également d’autisme. Au Japon, peut-être plus qu’en France, il y a du harcèlement, surtout à l’école, et quand il était adolescent, il a été ridiculisé. Avec mon jumeau on adore notre frère Shota. C’est la famille, on le trouve rigolo, il apporte de la joie et c’est une bonne et belle personne. Pour retourner cette moquerie, on voulait montrer ses richesses et ses valeurs au monde.
Shota est à l’origine du nom Heralbony ?Mon frère Shota, ne réalise pas de dessin artistique mais invente des mots : c’est lui qui est à l’origine du terme Heralbony en japonais. Il le répétait des milliers de fois : chez les autistes, c’est très classique la répétition. Quand on lui demandait ce que cela signifiait, il n’arrivait pas à expliquer avec des mots : il a un QI qui correspond à un enfant de l’âge de deux ans. On suppose que cela évoquait forcément quelque chose : peut-être qu’il adore la forme ou le son du mot. Shota est donc, indirectement, le fondateur du concept de notre agence créative.
Avec cette agence, vous avez voulu montrer que le handicap n’est pas un frein mais une source de richesse et de valeur ?Il y a neuf ans, alors que je travaillais dans une agence créative développant des projets autour des licences intellectuelles, j’ai été touché et ému par une exposition présentant le travail d’artistes en situation de handicap qui se tenait dans un espace culturel près de chez moi à la campagne, dans la région d’Iwate, près de Fukushima. J’ai été happé par la puissance, la beauté et la qualité de leur travail. Ces derniers travaillaient pour environ 30 euros/mois pour l’ESAT (établissement pour l’insertion des adultes handicapés) mais cette présentation prenait plus l’aspect de charité et j’ai souhaité apporter une direction artistique et créative pour changer cette vision. J’ai pensé à un projet à partir des œuvres existantes de ces artistes, qu’il faut écouter, prendre le temps de connaître pour construire des relations authentiques et établir avant tout la confiance.
Vous collaborez avec des entreprises/organisations partageant des valeurs communes, comme ce fut le cas, en 2025, avec Kunihiko Morinaga, le fondateur de la marque Anrealage. Comment choisissez-vous ces projets créatifs et comment sont-ils commercialisés ? Heralbony, ce sont des activités artistiques mais on a aussi une fondation pour inclure les personnes en situation de handicap qui ne font pas de l’art, comme Shota. Ces artistes ne peuvent pas créer pour quelqu’un car beaucoup d’entre eux ont des déficiences intellectuelles et n’arrivent pas à communiquer. On fait des contrats pour utiliser et data numériser leur travail mais ils conservent leur droit d’auteur. L’agence apporte le branding et la direction artistique qui manque, la beauté, elle, existe déjà.
Par exemple pour la collaboration avec le créateur Anrealage, les dessins artistiques utilisés existaient au préalable. On dispose de 3 000 œuvres d’art : c’est parmi celles-ci que le créateur Kunihiko Morinaga a choisi celles utilisées pour sa collection printemps-été 2026. Auparavant, il a fait un tour du Japon, a rencontré et discuté avec les artistes.
Au Japon, certains de vos artistes perçoivent un salaire. Comment sont-ils rémunérés dans les autres pays ?La rémunération dépend des projets et des partenariats : par exemple, pour la collaboration avec Pepsi, les artistes ont été rémunérés à hauteur de 5%. Plus le projet est grand, plus leur pourcentage l’est aussi.
Heralbony a été couronné par les LVMH Innovation Awards 2024 ainsi que par le 75e Prix d’encouragement aux nouveaux artistes, décerné par le Ministre de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie. De votre côté, vous avez lancé l’Heralbony Art Prize.On vient de signer le contrat avec 10 pays (France, Belgique, Allemagne, Espagne, États-Unis…). En 2025, on a reçu des artistes de 77 pays. Ce prix, qui existe depuis 2024 permet en Europe de découvrir et choisir des artistes afin de lancer des projets et des partenariats (avec Toyota, avec une pâtissière de la maison Tiffany, avec des maisons comme LVMH, avec des marques de luxe, des musées…).
En 2024, vous avez créé votre première filiale à l’étranger, Heralbony Europe, et ouvert une filiale française à Station F, à Paris. Ce sont les prémices d’un déploiement à l’international ?Oui, c’est la première. La rencontre entre Heralbony et la France, c’était en 2023 : suite à notre succès au Japon, le gouvernement japonais m’a invité en France. C’était ma première fois à Paris et j’ai eu envie de développer notre business ici et après d’aller vers l’international.
Vous participez pour la première fois au salon Matter & Shape, où se croisent mode, design et architecture. Que présentez-vous dans ce salon ?Sur notre stand, on présente une collaboration avec l’atelier Suzuki Morihisa – reconnu, au Japon comme à l’international, pour sa maîtrise de la fonte et la beauté de ses formes. C’est une technique originaire de la région Iwaté, ma ville de naissance, dont l’histoire remonte à 400 ans. Au Japon, il existe le concept du patrimoine vivant pour valoriser les artisans. Ces théières ont été réalisées par trois artistes européens et trois artistes japonais. Le concept, c’est la fusion entre deux univers, la technique artisanale traditionnelle et le travail contemporain des artistes.
On montre aussi le tissage Nishijin, une technique développée au fil des siècles à travers une diversité de méthodes de tissage à motifs : en superposant des fils de soie et en les tissant, les artisans créent un relief né du volume même des fils. Au sein d’une même couleur, les variations de structures de tissage permettent de faire apparaître des mouvements et des nuances.
Hier le concept-store HIS accueillait, pour la première fois en France, le pop-up Heralbony et fin avril vous aurez une exposition à Paris… Oui, à partir du 21 avril et jusqu’au 6 juin, une exposition intitulée Un art hors norme. Heralbony, quand la création dépasse le handicap, se tient à la Maison de la culture du Japon à Paris. Elle réunit notamment une vingtaine d’œuvres originales provenant du Japon et d’Europe : peintures et dessins, principalement collectés à l’occasion du Heralbony Art Prize, entrent en dialogue avec des vêtements, des objets du quotidien et du mobilier conçus à partir de ces œuvres, en collaboration avec des entreprises.
Parmi les temps forts, la reconstitution de l’atelier de l’artiste Yukihito Okabe propose une immersion intime dans son univers créatif singulier. En écho à cette exposition, une conférence le 5 mai réunira Cristina Agostinelli, commissaire de l’exposition d’art brut au Centre Pompidou, et Marc Décimo, professeur à l’Université Paris Nanterre et spécialiste de référence de l’art brut, pour une réflexion croisée autour des liens entre art brut, handicap et société.

Source:
www.franceinfo.fr





