Les Dossiers – Sciences et Avenir : Quand on pense à un jardin, on imagine d’abord un lieu clos, une nature domestiquée…
Gilles Clément : Historiquement, le jardin procède en effet d’un geste de séparation. Son étymologie porte la racine germanique « gart » ou « gardo » qui désigne un espace clos. Par sa définition, le jardin est le paradis et l’enclos. C’est un lieu qui doit être, en principe, protégé de la prédation, notamment des animaux brouteurs. Cela s’explique par le fait que les premiers jardins furent vivriers, et non décoratifs. À ce moment-là, il était vital que les plantes, cultivées pour se nourrir, ne soient pas mangées ni détruites par d’autres animaux tels que les chevreuils ou les blaireaux.
Néanmoins, cet enclos est illusoire : il n’y a pas de frontières pour le vent, les insectes ou les micro-organismes. Le seul véritable « enclos » est celui qui est composé des premières minces couches de l’atmosphère, des eaux de la planète ou hydrosphère, et des sols et sédiments marins de la lithosphère.
Autrement dit : la biosphère, qui comprend l’ensemble des organismes vivants et leurs milieux de vie. Un espace ceint d’une clôture invisible au-delà de laquelle aucune forme de vie ne peut se développer.
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« Le dialogue entre les espèces est la condition de la pérennité des paysages »
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Ce que vous avez nommé le jardin planétaire, c’est cela ?
Oui ! Et cette notion amène à l’idée que l’endémisme n’existe pas vraiment, puisqu’il y a un grand brassage planétaire. On qualifie souvent d’endémique une espèce qui n’est pourtant pas installée sur un territoire depuis toujours. En Australie, j’ai vu de très belles vipérines [une plante herbacée, ndlr] « endémiques » qui ont en réalité voyagé au 19e siècle dans la toison de moutons importés d’Europe.
Dans l’île de La Réunion, le tamarin des Hauts (Acacia heterophylla), « endémique » lui aussi, est issu d’une espèce dont les graines ont été transportées, me semble-t-il, par des oiseaux migrateurs depuis l’Australie. Les plantes ont toujours circulé avec le vent, les courants marins, les systèmes digestifs des oiseaux ou le pelage des animaux.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : L’animal aurait donc une place primordiale pour la biodiversité végétale ?
Assurément ! Parce qu’il n’est pas un simple visiteur, il est acteur de la construction du jardin. Sans sa présence, ce dernier sombre dans la stérilité. Le dialogue entre les espèces est la condition de la pérennité des paysages.
Par exemple, la dissémination des noyaux d’arbres fruitiers, dont l’animal assure non seulement la fonction de transporteur, mais aussi celle d’activateur. Pour germer, pour qu’il y ait levée de la dormance, il faut que le noyau passe dans le tube digestif d’un animal. Par exemple, l’intestin d’un blaireau, d’un renard ou d’un oiseau.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : En parallèle du concept de jardin planétaire, vous avez théorisé le « jardin en mouvement ». De quoi s’agit-il ?
Le principe est simple : laisser les plantes décider de leur emplacement, et les animaux déposer des graines ici et là. Des concepts comme le jardin punk, mis en avant par Éric Lenoir, ou le potager du paresseux de Didier Helmstetter, s’inscrivent dans la lignée du jardin en mouvement : ils revendiquent une forme de lâcher-prise de l’humain sur la nature. Si l’on ne fait rien, on est utile à tous ! Pour autant, le métier de paysagiste ne disparaît pas. Le jardinier devient celui qui déchiffre la complexité du lieu pour y permettre la plus grande diversité possible.
Dans mon jardin, la Vallée des papillons, situé dans la Creuse, si une berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum) décide de se ressemer à deux mètres de l’endroit où elle a été plantée, je l’accompagne plutôt que de la contraindre. Il s’agit de faire le plus possible avec ; le moins possible contre. Cette alliance rend obsolète le recours aux produits chimiques, par ailleurs mortifères. Leur utilisation massive pour prétendument protéger le jardin des herbes ou des insectes dits indésirables est, à mes yeux, une erreur monumentale.
Et catastrophique du point de vue de la biodiversité… Les études se multiplient pour recenser le déclin des insectes dans le monde entier, pourtant ces derniers sont à la base de nombreuses chaînes alimentaires, nourrissant hérissons, grenouilles, oiseaux, chauves-souris, etc., et nécessaires à la survie de ces espèces.
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« 70 à 80 % des plantes à fleurs dépendent de la pollinisation animale pour leur fécondation »
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Ces indésirables ne le seraient finalement pas tant que ça ?
Les jardins sont des écosystèmes complexes, où animaux et végétaux dépendent les uns des autres. Il est donc absurde de vouloir éliminer un insecte simplement parce qu’il ne nous plaît pas, sans avoir vérifié son rôle dans l’écosystème. C’est malheureusement ce que nous faisons depuis trop longtemps. Au lieu d’apprendre à craindre telle ou telle espèce, il vaudrait mieux chercher à comprendre la fonction de chacune.
Par exemple, les larves de syrphe – une famille de mouches – ou les coccinelles consomment des pucerons et autres nuisibles, régulant ainsi leurs populations. Éliminer les nuisibles avec des produits phytosanitaires, c’est mener indirectement à la perte d’une ressource nourricière pour ces insectes.
En outre, on estime que 70 à 80 % des plantes à fleurs dépendent de la pollinisation animale pour leur fécondation. La production des fruits et des légumes dépend donc de la survie des pollinisateurs sauvages, victimes collatérales de l’utilisation d’insecticides chimiques par un grand nombre d’agriculteurs… et parfois même encore par des jardiniers amateurs – malgré l’interdiction appliquée depuis 2022.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Votre jardin, la Vallée des papillons, à quoi ressemble-t-il ?
Ah ! C’est un petit vallon au bord de la Creuse. Un terrain en relief, protégé des vents du Nord par une strate arborée. J’y ai construit ma maison de mes mains, et elle fait partie du jardin : les fenêtres descendent très bas pour que l’on se sente à l’intérieur de la végétation. J’ai gardé beaucoup d’espèces existantes, tout en défrichant les ronces pour planter des espèces expérimentales. Le plus difficile, ce sont les arbres, car ils prennent parfois des proportions imprévisibles ! Pour la strate herbacée, je laisse venir la diversité. Je ne fauche qu’une fois par an.
Je ne suis pas l’auteur principal de ce jardin ; c’est vraiment la nature qui décide. Je plante en fonction de mon sol, qui est acide, et de l’humidité, mais j’expérimente sans cesse. Côté faune, je respecte tout le monde. Et je me réjouis d’observer des salamandres, des grenouilles ou des libellules. Ces « êtres » sont des bio-indicateurs : leur survie atteste de la qualité du milieu. Les libellules, dont les larves consomment celles des moustiques, assurent une régulation naturelle bien plus efficace que n’importe quelle intervention artificielle.
Je vois passer des chevreuils, des oiseaux et quelques renards, bien que ces derniers soient trop souvent tués par les chasseurs. Je ne lutte contre aucune espèce animale. Il s’établit un équilibre naturel de prédation qui régule le jardin.
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