Dans cette sélection officielle du 79e Festival de Cannes 2026, qui se tiendra du 12 au 23 mai sous la présidence de Park Chan-wook, plusieurs films se distinguent par leur lien direct avec le livre, mais pas toujours de la même manière.
Une adaptation libre de Lorca
Avec La bola negra, Javier Ambrossi et Javier Calvo s’attaquent à un matériau littéraire aussi fragmentaire que chargé symboliquement. Le film s’inspire d’un projet de roman de Federico García Lorca, resté inachevé – l’auteur n’en ayant rédigé que quelques pages avant son assassinat – tout en intégrant des éléments de la pièce La piedra oscura du dramaturge contemporain Alberto Conejero.
Le duo propose une recomposition, à partir de sources éparses, pour faire émerger un récit ancré dans l’histoire espagnole et les trajectoires intimes qu’elle a façonnées. Le résultat annoncé se déploie sur trois temporalités, en 1932, 1937 et 2017, pour explorer les trajectoires entremêlées de trois hommes homosexuels. Au casting notamment : l’auteur-compositeur-interprète et guitariste espagnol Guitarricadelafuente, ou encore Penélope Cruz.
Javier Calvo et Javier Ambrossi, surnommés « Los Javis », forment l’un des duos les plus en vue du paysage audiovisuel espagnol. D’abord acteurs, ils s’imposent ensuite comme créateurs avec La llamada, comédie musicale devenue film, puis avec les séries Paquita Salas, Veneno et surtout La Mesías, succès critique et public. Leur univers mêle kitsch, sacré et culture queer, dans une veine souvent comparée à celle de Pedro Almodóvar, dont ils revendiquent l’influence.
Une adaptation venue du théâtre
Quelques jours à Nagi, de Kōji Fukada, relève quant à lui d’un autre type de filiation. Le film adapte la pièce Tōkyō Notes, écrite en 1995 par Oriza Hirata. Le cinéaste en conserve l’esprit tout en déplaçant l’action vers une ville fictive, Nagi, inspirée d’une localité de la préfecture d’Okayama.
Le film suit les retrouvailles d’une sculptrice et de son ex-belle-sœur, dans un cadre apparemment ordinaire dont montent peu à peu les tensions.
Kōji Fukada est un cinéaste japonais né en 1980, considéré comme l’une des figures importantes du renouveau du cinéma nippon. Formé à Tokyo, il débute avec des films indépendants avant de se faire remarquer avec Au revoir l’été, puis surtout Harmonium, qui remporte le Prix du jury dans la section Un certain regard à Cannes. Son travail explore les tensions familiales et sociales dans des récits épurés.
Harari adapte sa propre BD
Avec Soudain, un autre Japonais, Ryūsuke Hamaguchi, s’éloigne encore du modèle classique de l’adaptation romanesque. Le film est inspiré d’un livre documentaire publié en 2019 sous le titre Kyū ni guai ga waruku naru, construit à partir de vingt lettres échangées entre la philosophe Maoko Miyano, atteinte d’un cancer du sein métastatique, et l’anthropologue Maho Isono. Le long métrage transpose cet échange écrit en une rencontre entre deux femmes affrontant ensemble la maladie, le monde et le temps. Elles sont interprétée par Virginie Efira et Tao Okamoto.
L’Inconnue, d’Arthur Harari, est adapté de la bande dessinée Le cas David Zimmerman, coécrite par le réalisateur avec son frère Lucas Harari, et publié chez Sarbacane. Présenté comme un film fantastique « mêlant chronique urbaine, enquête, mélodrame et rêverie », il est porté par Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville, Shanti Masud, Victoire Du Bois et Lilith Grasmug.
Le récit suit David Zimmerman, photographe discret à l’aube de la quarantaine, presque effacé du monde, dont l’existence bascule après une fête où il remarque une femme qu’il se met à suivre. Au terme de cette nuit, il se réveille dans le corps de l’inconnue. À partir de ce point de bascule, le film déploie un trouble identitaire qui mêle mystère, dérèglement du réel et vertige narratif.
Après plusieurs courts métrages, Arthur Harari se fait remarquer avec Diamant noir, qui révèle notamment Niels Schneider et lui vaut une nomination aux Lumières. Il confirme avec Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, salué par la critique et récompensé par le César du meilleur scénario original. Parallèlement, il s’impose comme scénariste en coécrivant avec Justine Triet Anatomie d’une chute, Palme d’or à Cannes et récompensé par un Oscar, un Golden Globe et un César du meilleur scénario.
Une référence directe au Petit Prince
Le mouton dans la boîte, de Hirokazu Kore-eda, porte un titre qui renvoie explicitement au Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, et plus précisément à la célèbre scène de la boîte contenant le mouton. Dans un futur proche, une famille marquée par la perte de son enfant choisit d’accueillir un humanoïde, qu’elle élève et considère comme son propre fils.
Hirokazu Kore-eda est l’une des grandes figures du cinéma contemporain. D’abord documentariste, il développe un style épuré, proche du réel, centré sur les relations familiales, le deuil et l’enfance. Récompensé à de nombreuses reprises à Cannes, il remporte la Palme d’or pour Une affaire de famille. Son cinéma, souvent comparé à celui d’Ozu, se distingue par sa délicatesse et son humanisme.
Enfin, Histoires de la nuit, de Léa Mysius, transpose le roman du même titre de Laurent Mauvignier, paru en 2020 aux Éditions de Minuit. Le récit met en scène Nora, Thomas et leur fille Ida dans une ferme isolée, rejoints par une voisine peintre, avant que l’irruption de trois hommes ne fasse basculer la soirée et remonter des secrets enfouis. Ici, le lien au livre est central, explicite, et sans doute plus immédiatement identifiable pour un lectorat littéraire français.
Histoires de la nuit réunit un casting porté par Hafsia Herzi dans le rôle de Nora, aux côtés de Benoît Magimel, Bastien Bouillon et Monica Bellucci. Ils sont entourés notamment de Tawba El Gharchi, Paul Hamy, Alane Delhaye, ainsi que Servane Ducorps et Tatia Tsuladze.
Formée à La Fémis, Léa Mysius a signé un premier long métrage, Ava, présenté à la Semaine de la critique à Cannes. Elle confirme avec Les Cinq Diables, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. Parallèlement, elle développe une activité importante de scénariste, collaborant avec Arnaud Desplechin, Jacques Audiard ou Claire Denis. Elle participe notamment à l’écriture des Olympiades et d’Emilia Perez, qui lui vaut une reconnaissance internationale.
Travolta adapte (aussi) son propre roman
Les sections parallèles et hors compétition confirment elles aussi la vitalité de ce dialogue entre cinéma et écrit, souvent sur des formats plus spectaculaires, historiques ou patrimoniaux.
Hors compétition, La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, conçu comme un diptyque – L’Âge de fer et J’écris ton nom – adapte l’ouvrage de l’historien Julian T. Jackson, De Gaulle : une certaine idée de la France. Il retrace l’ascension du général entre 1940 et 1944, de la bataille de Montcornet à la Libération de Paris. Il est porté par un casting composé de Simon Abkarian dans le rôle-titre, Niels Schneider en Leclerc, Simon Russell Beale en Churchill ou encore Benoît Magimel.
Dans la section Cannes Première, Vol de nuit pour Los Angeles, réalisé par un certain John Travolta, qui signe ici son premier long métrage, adapte son propre roman pour enfants, Propeller One-Way Night Coach, publié à la fin des années 1990. Le récit suit un jeune garçon passionné d’aviation traversant les États-Unis avec sa mère, dans une évocation de l’âge d’or du transport aérien, porté par Clark Shotwell et Ella Bleu Travolta.
Toujours dans Cannes Première, Le Bois de Klara, réalisé par Volker Schlöndorff, adapte le roman homonyme de Jenny Erpenbeck, chronique historique couvrant plusieurs décennies de l’histoire allemande. À travers une maison située près de Berlin, le récit traverse la République de Weimar, le nazisme, la guerre, la RDA puis la réunification.
Le Château d’Arioka de Kiyoshi Kurosawa transpose à l’écran le roman historique Le Samouraï et le Prisonnier d’Honobu Yonezawa. Le film mêle enquête criminelle et récit de siège dans le Japon féodal, autour d’un meurtre mystérieux sur fond de guerre.
Dans un registre documentaire, The Match revient sur le célèbre match Argentine-Angleterre de la Coupe du monde 1986, marqué par la « main de Dieu » de Diego Maradona. Réalisé par Juan Cabral et Santiago Franco, le film s’inspire du livre El partido d’Andrés Burgo. À partir d’archives et de témoignages, il explore les dimensions sportives mais aussi politiques de cet événement, en lien avec la guerre des Malouines. Ici, le livre sert de point de départ à une relecture historique et médiatique d’un moment emblématique.
Peter Jackson célébré
Du côté de la Quinzaine des cinéastes, Le Journal d’une femme de chambre, de Radu Jude, fait explicitement référence au roman d’Octave Mirbeau, sans en être une adaptation directe. Il suit une jeune femme de chambre roumaine en France contemporaine, fascinée par l’œuvre de Mirbeau. En jouant sur ce décalage entre texte classique et réalité actuelle, Jude propose une réflexion sur la circulation des œuvres et leur réappropriation.
Enfin, cette édition de Cannes rend hommage à Peter Jackson, récompensé par une Palme d’honneur. Le réalisateur néo-zélandais incarne à lui seul le lien étroit entre cinéma et littérature populaire. Il s’est imposé avec les adaptations monumentales du Seigneur des anneaux et du Hobbit, mais aussi avec Lovely Bones, tiré du roman d’Alice Sebold. Il a également participé à la production des Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg.
De la fresque historique au roman autobiographique, du livre pour enfants au récit documentaire ou au classique littéraire, les sections hors compétition de Cannes 2026 confirment ainsi une tendance forte : le cinéma continue de s’écrire, sous des formes multiples, à partir des livres.
Les sélections complètes du Festival de Cannes 2026 sont à retrouver ci-dessous :
Crédits photo : Le palais des festivals, en 2021 (plb06, CC BY-NC-ND 2.0)
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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