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Et si l’IA moderne venait de la cybernétique ? Le legs méconnu de Norbert Wiener (3/3)

L’histoire des pères fondateurs de l’IA passe presque toujours par la case du célèbre britannique Alan Turing et sa machine à calculer. Il y a aussi le mathématicien John von Neumann, souvent présenté comme le maître à penser des ordinateurs programmables. Enfin, les noms de la bande à Dartmouth – les John McCarthy, Marvin Minsky et autres – sont parfois brandis comme les « inventeurs » de l’intelligence artificielle.

Mais un autre personnage, aussi haut en couleur que génial, est souvent oublié ou rangé dans la catégorie des précurseurs de seconde catégorie : Norbert Wiener, le père fondateur de la cybernétique dans les années 1940. Pourtant, les ChatGPT, Claude et autres peuvent être considérés comme les rejetons de ses idées. Quant à savoir si Norbert Wiener, du haut de ses engagements moraux, politiques et scientifiques reconnaîtrait la paternité de ses LLM (large langage models ou grands modèles de langages) modernes, c’est une autre histoire…

Le bac à 11 ans

Une histoire qui commence un 26 novembre 1894 dans le Missouri. C’est à Columbia que le jeune Norbert Wiener voit le jour au sein d’une famille d’immigrés juifs d’Europe orientale. Son père Leo Wiener, un très exigeant professeur de langue slave d’origine lituanienne, va « se comporter un peu comme un pygmalion et tenter de forger son fils à son image. Du moins c’est comme cela que Norbert Wiener en parle dans son autobiographie », souligne Pierre Cassou-Noguès, philosophe à l’université Paris 8 et auteur de « Rêves cybernétiques de Norbert Wiener ».

Ainsi Norbert Wiener devient « un jeune prodige scientifique façonné par son père », résume Mathieu Triclot, philosophe et spécialiste de l’histoire des technologies à l’université de technologie de Belfort-Montbéliard. Il apprend à lire avant quatre ans, obtient l’équivalent du baccalauréat à 11 ans, décroche une licence de mathématiques à 14 ans et termine son doctorat de mathématiques à Harvard à 18 ans. Le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) en fait quelques années plus tard l’un de ses plus jeunes professeurs.

C’est à ce poste qu’après la Seconde Guerre mondiale, Norbert Wiener développe ses idées qui vont « avoir avoir des répercussions dans de nombreux domaines liés à l’intelligence artificielle comme la robotique, l’automatique, ou encore les systèmes multi-agents », affirme Philippe Mathieu, spécialiste de l’intelligence artificielle à l’université de Lille.

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Sa cybernétique, cette science dont il a jeté les bases dès 1943 dans un article fondateur et qui est décrite en détail dans le livre « La Cybernétique : information et régulation dans le vivant et la machine » publié en 1948, étudie « certains phénomènes de contrôle et de transmission de l’information de la même façon chez l’humain, dans le règne animal ou dans le monde des machines », explique Pierre Cassou-Noguès.

C’est-à-dire que pour Norbert Wiener et les « cybernéticiens », il est possible d’établir des parallèles entre la manière dont le cerveau humain et une machine traitent l’information reçue. 

La cybernétique, une « super-science » qui a séduit les plus grands noms de l’IA

Concrètement, ces principes vont inspirer Norbert Wiener à travailler durant la Seconde Guerre mondiale à un système de défense anti-aérienne d’un genre nouveau. Son but était de créer une DCA capable de s’adapter en temps réel aux mouvements des missiles ou des avions et d’apprendre de ses erreurs. Ce sont les tous premiers balbutiements de ce qu’on appellerait aujourd’hui le « machine learning ». « Le fil conducteur de la cybernétique est de comprendre comment une entité s’adapte à son environnement et aux informations disponibles. L’intelligence y est vue comme le résultat des interactions entre une entité [vivante ou non] et son milieu », résume Philippe Mathieu.

La cybernétique « est aussi une sorte de super-science qui fait appel aux mathématiques, à l’ingénierie, à la logique, à la physique mais aussi à la psychologie et aux sciences sociales », souligne Rudolf Seising, spécialiste de l’histoire des sciences et des technologies au Deutsches Museum de Munich en Allemagne.

Cet aspect « touche-à-tout » de la cybernétique explique peut-être aussi pourquoi Norbert Wiener se retrouve moins souvent associé à l’image de papa de l’IA qu’Alan Turing ou John von Neumann qui ont eu un impact plus direct et immédiat sur le développement de l’informatique.

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Mais pour Mathieu Triclot, « l’influence indirecte » de la cybernétique sur l’intelligence artificielle est considérable. Un cycle d’une dizaine de rencontres – les conférences de Macy – vont réunir des scientifiques intéressés par les idées de Norbert Wiener entre 1946 et 1953. Certains des plus grands noms de l’histoire de l’IA, comme John von Neumann et Claude Shannon, vont y participer et se revendiquer de la cybernétique à cette époque.

L’un des membres fondateurs des conférences de Macy est aussi « l’une des figures centrales de l’histoire de l’informatique américaine : le psychologue Joseph Carl Robnett Licklider », assure Mathieu Triclot. Il va diriger ensuite la Darpa, l’agence de financement des technologies de rupture du département américain de la Défense. À ce poste, « il a joué un rôle important dans le financement et le développement de l’Internet et il s’est aussi intéressé aux technologies d’interface homme-machine dans les années 1960 », précise le spécialiste de l’histoire des technologies.

Au sein du MIT, Norbert Wiener supervise aussi les travaux d’un autre chercheur essentiel au développement de l’IA moderne : Walter Pitts. Ce logicien jette dans les années 1940 les bases du premier modèle de réseaux de neurones.

Non au Projet Manhattan

Ces travaux nés de la cybernétique sont essentiels pour comprendre les grands modèles de langage actuels. Si la cybernétique en elle-même ne semble être plus qu’un vestige du passé, elle a permis l’émergence, avec les réseaux de neurones, de la branche de l’IA, appelé « connexionniste », qui est au cœur de l’avènement des ChatGPT et autres IA du XXIe siècle.

Norbert Wiener n’a pas seulement fourni un « berceau intellectuel » à l’IA. « Il a aussi été l’un des premiers critiques de ses dangers », assure Pierre Cassou-Noguès.

Ce mathématicien au caractère bien trempé et dont les explosions de colère sont restées célèbres a très vite compris les dangers liés à certaines recherches scientifiques. Ainsi, il a refusé de participer au Projet Manhattan qui a abouti au développement de la première bombe atomique.

Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, Norbert Wiener a même publié une lettre ouverte célèbre dans laquelle il affirme avoir l’intention « d’abandonner les mathématiques car il s’est rendu compte que ces recherches pouvaient être utilisées pour développer des armes de destruction massive », note Pierre Cassou-Noguès. Une démarche qui, à l’époque, avait reçu le soutien d’Albert Einstein.

Mais avec la cybernétique, il entrevoit également « dès 1948, la possibilité d’une société entièrement automatisée ou presque. Une évolution qui, à ses yeux, peut tout aussi bien mener l’humanité à un monde libéré de la contrainte du travail ou alors à un enfer social avec un chômage de masse », souligne Pierre Cassou-Noguès. Il en conclut qu’il ne doit pas abandonner ses travaux pour, justement, pouvoir influencer l’évolution des recherches dans ce domaine.

Souvent catalogué politiquement à gauche – il a notamment été soupçonné de complaisance avec le bloc soviétique par les autorités américaines durant la Guerre froide – Norbert Wiener a ainsi été l’un des premiers à mettre en garde contre le risque de casse sociale liée à l’avènement des machines.

En ce sens, « la cybernétique est un projet profondément politique, habité aussi par cette crainte d’un chômage technologique engendré par des machines qui pourraient remplacer les travailleurs », assure Mathieu Triclot. Pour lui, c’est « saisissant de lire ça dès 1947 » alors que les ordinateurs sont encore très rares.

Mais pour Norbert Wiener, ce risque ne prendra corps que « si on tombe dans l’usage inhumain des êtres humains », souligne Mathieu Triclot. En d’autres termes, explique cet expert, les robots ne pourront remplacer les humains aux yeux de Norbert Wiener que si on réduit ces derniers à des robots en niant tout ce qui fait la différence entre machine et êtres humains.

Même si le terme de cybernétique semble avoir disparu, les réflexions de son fondateur semblent toujours d’actualité à l’heure où les entreprises invoquent l’IA triomphante pour justifier des licenciements.


Source:

www.france24.com

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