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“Les conjugaisons en français m’ont aidée à survivre aux bombes”

L’été dernier à Gaza-ville, Anwar a trouvé dans le français une manière de tenir. Élève de « Monsieur David », elle raconte : « Quand les bombes tombaient juste à côté de chez moi et que j’avais peur, je révisais dans ma tête toutes les conjugaisons qu’il m’avait données, pour me donner du courage pendant qu’on devait évacuer et courir. Les conjugaisons en français m’ont aidée à survivre aux bombes. »

Elle aime Apollinaire, et le français, qu’elle ne connaissait pas avant la guerre, l’a aidée « pendant le pire ». Anwar n’a pas remporté l’un des grands prix : le jury lui avait décerné une mention spéciale.

Son témoignage résume le projet conçu par Academic Solidarity with Palestine et l’Institut français de Jérusalem, antenne de Gaza : dans une telle désolation, apprendre une conjugaison ou réciter un poème ne relève plus du simple enseignement : c’est une manière de préserver en soi un ordre que la guerre s’acharne à détruire.

« On va faire un petit concours »

À l’origine, l’ambition était beaucoup plus modeste. Academic Solidarity with Palestine propose gratuitement des cours de langues en ligne aux étudiants gazaouis. « Au début, on s’est simplement dit : on va faire un petit concours, cela leur permettra de pratiquer leur français », raconte Anne-Christine Habbard, présidente de l’ONG, à ActuaLitté.

Le projet change rapidement de dimension. Les organisateurs mobilisent leurs contacts et ceux de l’Institut français de Gaza. Anne-Christine Habbard écrit à Marie Darrieussecq : quinze minutes plus tard, l’écrivaine accepte de devenir la marraine de l’opération.

Le jury réunit deux prix Goncourt – Brigitte Giraud, couronnée en 2022 pour Vivre vite, et Éric Vuillard, lauréat en 2017 pour L’Ordre du jour -, Maylis de Kerangal, prix Médicis 2010, Jean Rolin, prix Joseph-Kessel 2021, ainsi que Karim Kattan, prix des cinq continents de la Francophonie 2021 pour Le Palais des deux collines.

À leurs côtés siègent Elias Sanbar, historien, diplomate et traducteur de Mahmoud Darwich, distingué par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en français, la romancière et essayiste Dominique Eddé, l’astrophysicien Aurélien Barrau, l’éditrice et traductrice Cécile Dutheil de la Rochère, le rappeur gazaoui Ayman Mghames et Mohammed Younis, directeur du département de français de l’université Al-Aqsa. 

« Nous nous sommes alors demandé si nous aurions suffisamment de candidats », poursuit la présidente de l’ONG. Les organisateurs espéraient quinze ou vingt réponses. Ils reçoivent finalement près de soixante contributions, envoyées par un peu plus de cinquante participants, certains ayant proposé plusieurs œuvres. « Ils se sont vraiment pris au jeu. Ils étaient extraordinairement heureux. »

Recommencer lorsque la connexion coupe

Deux catégories étaient proposées : l’écriture, avec des textes originaux en français, et la déclamation, ouverte à la lecture, au chant, au rap ou au slam. Cette seconde voie permettait aux débutants de participer, y compris à ceux qui n’apprenaient le français que depuis trois mois et relevaient encore du niveau A0. La déclamation permettait de juger autrement le travail : choix du texte, prononciation, interprétation, mise en voix et parfois mise en images. Cette catégorie est finalement devenue l’une des plus fécondes du concours.

Un étudiant a récité Apollinaire après quelques mois d’apprentissage. D’autres ont choisi Victor Hugo, Lamartine, Prévert, des chansons ou leurs propres slams. À Gaza, Le Déserteur n’est plus seulement une chanson antimilitariste écrite par Boris Vian en 1954, dans le contexte de la guerre d’Indochine.

Tariq Ashraf, un étudiant de 20 ans originaire de Rafah, l’a choisie pour accompagner des images de rues et d’immeubles détruits. Pour Éric Vuillard, qui a raconté le désastre prémédité de la guerre d’Indochine, et siège au jury du concours, la voix du jeune Gazaoui, et les ruines traversées par la caméra, ont rendu au texte de Vian une grandeur qu’il ne lui avait jamais pleinement reconnue.

À la difficulté du français s’ajoutaient les conditions matérielles de Gaza. Academic Solidarity with Palestine affirme avoir distribué plusieurs milliers d’eSIM et installé des points de connexion, mais les coupures ont parfois interrompu les envois en plein concours. « J’ai enregistré un poème et Internet a coupé. Je vais être obligé de le refaire. S’il vous plaît, accordez-moi encore un jour : je voudrais absolument vous l’envoyer. »

Six grands prix et quinze prix d’excellence

Le palmarès, annoncé en ligne le 8 juillet, distingue six grands prix. Dans la catégorie déclamation, le jury récompense Fatena Ali Hassan, Nemer Harara, Tariq Ashraf et Hadeel Abu Shawish. Dans la catégorie écriture, il choisit Taleen Zaqout et Shaima Alaqra.

Fatena Ali Hassan a présenté Mes amies invisibles, consacré aux langues apprises pendant la guerre. Hadeel Abu Shawish a proposé Une voix sans image, refusant que les Gazaouis soient réduits à des images, des bilans ou des titres sur les écrans.

Le slam de Nemer Harara, L’Écho des horizons murés, décrit un avenir enfermé derrière des frontières matérielles et mentales. Taleen Zaqout, avec Je suis étrangère, et Shaima Alaqra, avec Ce que la ville n’oublie pas, ont travaillé sur la perte du foyer et la mémoire des destructions.

Quinze prix d’excellence ont également été attribués : Narimane, Sara Alashqar, Ashraf Samir Elfar, Mohammed Assaf, Musabeh Nour Al-Huda, Eman Abdel Fatah Elamssi, Nagham Toman, Nourhaz Alashi, Abubakr Enas, Mohammed Ayoub, Sarah, Rasha Hammad, Amal Mosleh, Shama Abu Moualeiq et Lilas. Les autres candidats ont reçu une mention spéciale accompagnée d’un certificat. 

La cérémonie de remise des prix a aussi bouleversé les étudiants. En voyant plusieurs jurés émus aux larmes, l’un d’eux a demandé à Anne-Christine Habbard : « Madame, j’ai vu que certains jurés pleuraient – c’était donc un peu important pour eux aussi, non ? »

L’éducation est-elle « superflue » sous les bombes ?

Depuis la création d’Academic Solidarity with Palestine, en février 2024, ses membres disent régulièrement entendre la même objection : pourquoi proposer des cours lorsque les habitants manquent d’eau, de nourriture, de médicaments et d’abris ?

La réponse de l’ONG n’a pas changé : « L’éducation n’est jamais superflue. Pour les Palestiniens, elle est au cœur de leur identité. Continuer à étudier est une forme de résistance. » Le concours a, selon elle, apporté une réponse concrète à ce débat. Il n’a pas nourri les participants ni réparé leur logement. Mais il leur a donné « l’impression d’être entendus, d’être vus » et une énergie dont les messages reçus après la cérémonie témoignent. Elias Sanbar a résumé d’une phrase au cours des échanges du jury : « La littérature aide à survivre. »

Le concours s’inscrit dans une action plus large. Academic Solidarity with Palestine rassemble plus de 6000 bénévoles dans le monde et une équipe salariée entièrement située à Gaza. L’organisation affirme avoir mis en place plus de 800 cours avec des universités palestiniennes et accueillir près de 1000 étudiants dans son Language Lab, qui enseigne une dizaine de langues.

Elle organise également les Gaza Excellence Talks, série de conférences scientifiques ayant accueilli ou programmé cinq lauréats du prix Nobel et quatre médaillés Fields. Le site d’ASwP mentionne ainsi des interventions d’Esther Duflo, Alain Aspect, Anne L’Huillier, Edward Witten, Cédric Villani et Terence Tao.

Elle développe par ailleurs une bibliothèque virtuelle, des ateliers pratiques, des cours de médecine et d’informatique, des espaces de connexion, ainsi qu’un travail de documentation sur la destruction du système éducatif gazaoui.

Le concours a attiré de nouveaux dons, mais principalement de petites sommes. « C’est adorable et nous remercions tout le monde, mais nous avons besoin de davantage », confie Anne-Christine Habbard. L’argent doit notamment financer les connexions des étudiants et la continuité des enseignements.

Une publication et une nouvelle édition prévues

Plusieurs jurés ont demandé que les textes ne disparaissent pas une fois les prix remis. « Nous avons tous été stupéfaits par la qualité des contributions », constate la présidente de l’ONG. Une publication est désormais envisagée, ainsi qu’un travail de mise en scène ou de diffusion pour les déclamations. L’éditrice Cécile Dutheil de la Rochère a commencé à prendre des contacts, tandis qu’Elias Sanbar s’est également proposé d’intervenir.

Le projet devrait avancer à partir de septembre. Les organisateurs veulent par ailleurs reconduire Gaza en rimes en 2027 et en faire un rendez-vous durable. L’association a également été sollicitée pour décliner le concours dans d’autres langues, notamment l’anglais et l’espagnol.

« Les étudiants sont devenus les enseignants des enseignants », estime Anne-Christine Habbard. « Tout à coup, quand on entend Victor Hugo à Gaza, ou Le Déserteur avec les images de destruction, on comprend. On se dit presque que Victor Hugo écrivait pour Gaza. Ils nous ont réappris à entendre les voix françaises. » Quand les participants remercient les organisateurs de leur avoir offert un espace, elle renverse la gratitude : « Ils nous font redécouvrir des trésors de la littérature française que nous avions appris par cœur en quatrième, parfois sans vraiment les entendre. »

Une population toujours enfermée dans la catastrophe

Le concours s’est déroulé dans un territoire où la guerre et ses conséquences continuent de structurer chaque journée. À la mi-juillet 2026, l’ONU décrivait encore une situation humanitaire « désastreuse », marquée par des opérations militaires, de nouveaux déplacements et des restrictions croissantes. Entre le 8 et le 15 juillet, 40 morts et 127 blessés ont encore été signalés par le ministère de la Santé de Gaza, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. 

Sur les quelque 2,1 millions d’habitants de la bande de Gaza, 1,9 million demeurent déplacés, selon l’Unicef. La population est confinée dans moins de la moitié du territoire, tandis que près de 65 % des terres sont désormais soumises à de fortes restrictions d’accès. Les passages restent eux aussi étroitement contrôlés : Kerem Shalom demeure le seul point opérationnel pour l’entrée des marchandises, tandis que Rafah n’autorise que des mouvements limités, principalement des évacuations médicales et certains retours. 

Cette fermeture se mesure jusque dans les détails du concours. Les organisateurs avaient envisagé d’offrir aux lauréats des ouvrages dédicacés par des membres du jury, notamment Marie Darrieussecq. Faute de pouvoir les faire entrer dans l’enclave, cette récompense symbolique s’est révélée impossible à acheminer.

À cette claustration s’ajoutent la précarité des abris, les pénuries d’eau et la faim. L’IPC prévoit que, de juillet à décembre 2026, plus de 1,4 million de personnes – 67 % de la population – seront confrontées à une insécurité alimentaire de niveau « crise » ou supérieur, dont 212 000 en situation d’urgence.

Les lieux d’apprentissage ont été particulièrement touchés. L’Unicef estime que près de 98 % des bâtiments scolaires sont endommagés et que 93 % nécessitent une reconstruction complète ou des travaux majeurs. Quelque 700.000 enfants ont été privés d’enseignement présentiel formel pendant presque trois années scolaires.

À LIRE – Exclusion des Gazaouis du programme PAUSE : le Conseil d’État refuse d’intervenir

Dans l’enseignement supérieur, l’évaluation menée avec l’Unesco conclut que 95 % des campus ont été touchés : 22 sur 38 sont entièrement détruits et 14 autres endommagés. C’est dans cette situation que des étudiants ont filmé des poèmes, écrit des textes en français et tenté de les envoyer avant la fermeture du concours.

En somme, ces données rappellent que les participants de Gaza en rimes demeurent pris dans une catastrophe qui menace leurs études, leurs foyers et jusqu’à leur survie. Le concours n’a ni levé le blocus ni éloigné le danger. Leurs textes, eux, ont franchi les frontières. Reste désormais à savoir ce que ceux qui les ont entendus feront de cette parole, une fois les poèmes achevés et les écrans refermés.

Crédits photo : Jaber Jehad Badwan (CC BY-SA 4.0)

Par Hocine BouhadjeraContact : **@********te.com


Source:

actualitte.com

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