Une bibliothèque dont personne ne peut lire les livres : l’idée relève, selon l’humeur, de l’œuvre conceptuelle ou de la vexation organisée. À Oslo, elle constitue désormais un fonds de douze textes. Les deux derniers ont été confiés à Future Library le 28 juin par Tommy Orange et Amitav Ghosh, lors d’une cérémonie dans la forêt de Nordmarka.
Le premier représentait la contribution choisie pour 2024, dont la remise avait été reportée. Le second avait été désigné pour 2025. Leurs textes rejoignent ceux de Margaret Atwood, David Mitchell, Sjón, Elif Shafak, Han Kang, Karl Ove Knausgård, Ocean Vuong, Tsitsi Dangarembga, Judith Schalansky et Valeria Luiselli.
Le principe n’a pas bougé d’une virgule depuis 2014 : un auteur est invité chaque année à fournir une œuvre originale, qui demeure inédite et illisible jusqu’en 2114. Seuls son nom et son titre peuvent être rendus publics. De quoi donner aux services de presse le temps de préparer une relance convenable.
Prière de revenir au siècle prochain
Future Library est une création de l’artiste écossaise Katie Paterson, développée dans le cadre du programme d’art public Slow Space à Oslo. Le projet doit se poursuivre pendant cent ans, avec autant d’écrivains et de textes réunis à terme.
À LIRE – Le prochain livre d’Amitav Ghosh restera inédit pendant 89 ans
Son volet littéraire pousse dans une véritable forêt. En 2014, mille épicéas ont été plantés à Nordmarka, au nord de la capitale norvégienne. Ils doivent fournir, une fois abattus en 2114, le papier sur lequel les œuvres seront imprimées.
L’entreprise suppose donc que plusieurs éléments survivent jusque-là : les arbres, les archives, les institutions chargées de les protéger, les procédés d’impression et, accessoirement, l’envie de lire. Future Library ne cherche pas à résoudre ces incertitudes. Elles forment précisément la matière de cette œuvre construite contre l’immédiateté.
Une salle pour des livres absents
Les manuscrits sont associés à la Silent Room, installée dans la bibliothèque publique Deichman Bjørvika, à Oslo. Ouverte en 2022, cette pièce a été conçue par Katie Paterson avec les cabinets d’architecture Atelier Oslo et Lund Hagem.
Le bois utilisé provient des arbres coupés pour libérer la parcelle où furent plantés les mille épicéas. L’intérieur, formé de cent couches concentriques, évoque les anneaux de croissance d’un tronc. Autour de la salle, cent tiroirs lumineux ont été prévus : un pour chaque contribution.
Douze sont aujourd’hui occupés, 88 attendent encore. Les visiteurs peuvent donc constater la présence des œuvres, lire les noms de leurs auteurs et contempler leur indisponibilité. Une bibliothèque publique transformée en salle de lecture sans lecture — le paradoxe n’a pas été ajouté après coup, il constitue le programme.
Margaret Atwood fut la première écrivaine retenue, en 2014. Elle remit l’année suivante Scribbler Moon. David Mitchell lui succéda avec From Me Flows What You Call Time, puis Sjón avec As My Brow Brushes on the Tunics of Angels or The Drop Tower, the Roller Coaster, the Whirling Cups and Other Instruments of Worship from the Post-Industrial Age. À lui seul, le titre occupe déjà une place appréciable dans le catalogue.
Ont suivi The Last Taboo d’Elif Shafak, Dear Son, My Beloved de Han Kang, Blind Book de Karl Ove Knausgård et King Philip d’Ocean Vuong. Tsitsi Dangarembga, Judith Schalansky et Valeria Luiselli ont également confié une œuvre au dispositif. Leur contenu, lui, reste soustrait aux lecteurs comme aux membres du comité.
Deux arrivées, pas une nouvelle bibliothèque
La remise des textes de Tommy Orange et d’Amitav Ghosh constitue la principale évolution de 2026. Selon Publishers Weekly, les deux auteurs ont rejoint la forêt de Nordmarka pour accomplir le rituel de transmission prévu par le projet.
La continuité du dispositif repose notamment sur le Future Library Trust et la Ville d’Oslo. Un accord conclu entre les deux parties doit assurer la protection de la forêt, de la salle et des documents pendant toute la durée de l’entreprise.
Les textes de Tommy Orange et d’Amitav Ghosh ont ainsi pris place parmi les dix précédents. Aucun extrait ne sera communiqué, aucune critique ne viendra les départager et aucun chiffre de ventes ne devrait troubler leur lancement. Publication prévue en 2114, sous réserve que les arbres et les lecteurs soient toujours au rendez-vous.
Crédits photo : Future Library
Par Nicolas GaryContact : **@********te.com
Source:
actualitte.com






