es obsèques doivent être célébrées le 3 août au centre funéraire de la Robertsau, à Strasbourg. Un autre hommage public est annoncé pour le mois de septembre.
La Ville de Strasbourg a salué la disparition d’un universitaire qui avait consacré l’essentiel de son enseignement et de ses recherches au monde ouvrier, au syndicalisme et à l’histoire de l’Alsace. Catherine Trautmann, la maire de la ville, a notamment rappelé son rôle dans l’étude du socialisme municipal strasbourgeois et dans la création du Club Jacques Peirotes.
Une adolescence marquée par la guerre
Né en 1927 à Sarrebourg, en Moselle, Léon Strauss était le fils d’Edmond Strauss, professeur de lettres, et d’Alice Weil. Lorsque la guerre éclate, la famille quitte l’Est de la France et vit successivement à Vichy puis à Chamalières. Son père est mis à la retraite d’office en application du statut des Juifs instauré par le régime de Vichy.
Son frère aîné, Paul Strauss, s’engage dans la Résistance avant d’être déporté à Auschwitz-Monowitz, où il meurt. En novembre 2025, Léon Strauss participait encore à l’hommage rendu par l’Université de Strasbourg à l’université repliée à Clermont-Ferrand et à ses résistants, en qualité d’historien mais aussi de frère de Paul Strauss.
Léon Strauss s’engage lui-même dans la Résistance. Le 4 juin 1944, alors âgé de 16 ans, il rejoint le maquis de Saint-Genès-Champespe, dans le Puy-de-Dôme. Après la dissolution de cette formation, il sert dans différentes unités des Forces françaises de l’intérieur dans le Cantal, puis en Bourgogne, jusqu’en octobre 1944. Cette activité lui vaudra de recevoir les insignes de chevalier de la Légion d’honneur lors d’une cérémonie organisée à Strasbourg le 20 mars 2025.
Du lycée Bartholdi à Sciences Po Strasbourg
Après la guerre, Léon Strauss suit les classes préparatoires du lycée Fustel-de-Coulanges, puis étudie l’histoire à la faculté des lettres de Strasbourg entre 1946 et 1950. Il travaille pendant un an comme assistant de français en Suède, avant d’enseigner brièvement à Saint-Avold puis, de 1952 à 1973, au lycée Bartholdi de Colmar.
Reçu au certificat d’aptitude à l’enseignement de l’histoire et de la géographie en 1952, il obtient l’agrégation d’histoire en 1969. Il prépare alors une recherche consacrée au syndicalisme en Alsace-Lorraine entre 1871 et 1939, sous la direction de François-Georges Dreyfus. De 1973 à 1975, il est attaché de recherche au CNRS, au Centre d’études germaniques de Strasbourg.
En 1976, il rejoint l’Université de Strasbourg-III et son Institut d’études politiques. D’abord maître-assistant, il devient maître de conférences en 1985 et enseigne à Sciences Po Strasbourg jusqu’à sa retraite, en 1992. La Bibliothèque nationale de France le présente comme maître de conférences honoraire de l’établissement.
L’histoire du mouvement ouvrier alsacien
Les travaux de Léon Strauss portent principalement sur l’Alsace des XIXe et XXe siècles, envisagée à travers les mouvements politiques, les organisations syndicales et les transformations sociales. Il étudie notamment la circulation des idées entre les mouvements ouvriers français et allemands, les organisations paysannes, le sport ouvrier, les loisirs populaires et les relations entre la gauche française et les particularités politiques de l’Alsace-Moselle.
L’un de ses premiers grands domaines de recherche concerne les militants alsaciens et lorrains placés au croisement de deux traditions nationales. Dès les années 1970, il analyse les relations entre mouvements ouvriers français et allemands au début du XXe siècle, puis la crise de Munich de septembre 1938 telle qu’elle fut vécue en Alsace.
Avec Jean-Claude Richez, il étudie également l’histoire du temps libre et des congés payés. Tous deux dirigent en 1990 un numéro du Mouvement social consacré aux congés payés et publient des travaux sur leur revendication puis leur conquête en Alsace et en Moselle. Ils contribuent ensuite à l’ouvrage collectif L’Avènement des loisirs, 1850-1960, dirigé par Alain Corbin.
Cette approche s’intéressait moins aux seules institutions qu’aux pratiques quotidiennes : les vacances, les activités sportives et culturelles, les réseaux syndicaux ou les formes d’éducation populaire. Elle permettait aussi de replacer l’histoire régionale dans des évolutions européennes, particulièrement sensibles dans un territoire passé à plusieurs reprises de la souveraineté française à la souveraineté allemande.
Jacques Peirotes et le socialisme municipal
Léon Strauss consacre une partie importante de ses recherches à Jacques Peirotes, député et maire socialiste de Strasbourg de 1919 à 1929. Avec Jean-Claude Richez, François Igersheim et Stéphane Jonas, il participe en 1989 à l’ouvrage Jacques Peirotes et le socialisme en Alsace, 1869-1935. Le livre étudie notamment les politiques municipales de logement, d’aménagement et de développement économique conduites à Strasbourg après la Première Guerre mondiale.
En 1985, il avait participé à la création du Club Jacques Peirotes, conçu à la fois comme une association historique, un espace de réflexion politique et un outil d’éducation populaire. Il en assure la présidence jusqu’en 1990. Le club poursuit depuis des recherches sur l’histoire politique et sociale de Strasbourg.
Son engagement politique avait précédé cette création. À Colmar, il milite successivement à la Nouvelle Gauche, à l’Union de la gauche socialiste, puis au Parti socialiste unifié jusqu’en 1963. Il rejoint ensuite le Groupe d’action municipale de Colmar et adhère au Parti socialiste de 1973 à 1977. Ces engagements accompagnaient ses travaux sur les organisations de gauche, sans se confondre avec son activité universitaire.
Une histoire politique de Strasbourg
En 1995, Léon Strauss publie avec le géographe Dominique Badariotti et le politiste Richard Kleinschmager Géopolitique de Strasbourg. Permanences, mutations et singularités de 1871 à nos jours, à La Nuée bleue. L’ouvrage retrace les transformations politiques, territoriales et sociales d’une ville dont le statut national a changé à plusieurs reprises depuis la guerre de 1870.
Deux ans plus tard, il codirige avec Pierre Deyon et Jean-Claude Richez Marc Bloch, l’historien et la cité, publié par les Presses universitaires de Strasbourg. Le volume rassemble les actes d’un colloque organisé par la Ville en 1994 et revient sur les années strasbourgeoises de Marc Bloch, son travail d’historien et son engagement dans la cité.
Léon Strauss siège également au conseil scientifique de la Revue d’Alsace. Il y publie des articles, des documents historiques et de nombreux comptes rendus, notamment sur la Seconde Guerre mondiale, la Résistance et l’histoire politique régionale. Il participe aussi au comité de rédaction et de lecture du Nouveau Dictionnaire de biographie alsacienne, pour lequel il rédige de nombreuses notices.
Le Maitron et la mémoire du mouvement social
Léon Strauss fut l’un des correspondants régionaux du Maitron, le vaste dictionnaire biographique consacré au mouvement ouvrier et au mouvement social. Il rédige et coordonne des notices sur les militants politiques, syndicaux et associatifs d’Alsace et de Lorraine, contribuant à documenter des parcours souvent absents des récits historiques nationaux.
Pour élargir ce travail collectif, il fonde en 2001 l’association Alsace mémoire du mouvement social, connue sous le nom d’Almémos. L’association publie un bulletin dont il est le gérant et rassemble chercheurs, militants, archivistes et témoins autour de l’histoire sociale régionale.
Son travail biographique ne concernait pas seulement les responsables les plus connus. Il cherchait également à identifier les militants locaux, les syndicalistes, les élus municipaux, les cheminots, les enseignants ou les résistants dont les activités avaient laissé peu de traces dans les récits généraux.
L’Alsace, la guerre et la Résistance
Léon Strauss a consacré une part importante de ses recherches à l’Alsace et à la Moselle pendant la Seconde Guerre mondiale : évacuations, expulsions, annexion de fait par l’Allemagne nazie, université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand et résistances à la germanisation. Il avait également participé, en 1998 et 1999, au comité scientifique préparant le Mémorial de l’Alsace-Moselle.
En 2010, il publie Réfugiés, expulsés, évadés d’Alsace et de Moselle, 1940-1945, consacré aux populations déplacées, aux réfractaires à l’annexion et aux retours de l’après-guerre.
Son dernier ouvrage, codirigé en 2025 avec Jean-Claude Richez et Hélène Bigot, Résistantes et résistants strasbourgeois, rassemble les parcours de plus de 220 personnes engagées contre le nazisme. Le livre prolonge un travail du Club Jacques Peirotes visant à identifier les lieux de vie et d’action des résistants de Strasbourg.
Crédits photo : Léon Strauss en 2013 (Claude Truong-Ngoc)
Par Hocine BouhadjeraContact : **@********te.com
Source:
actualitte.com






