En moins de six semaines, cinq États ont annoncé ou engagé leur retrait du Statut de Rome. Le registre des Nations unies mentionne le Niger, le 18 juin 2026, puis le Burkina Faso et le Mali, le 24 juin, avec une prise d’effet un an plus tard. Le Venezuela a formellement notifié sa décision le 24 juillet. Le Tchad a engagé sa procédure trois jours plus tard, sans que sa sortie figure encore au registre le 30 juillet.
La Cour pénale internationale traverse simultanément une crise interne. Le 24 juillet, 82 des 125 États parties ont destitué le procureur Karim Khan pour « faute grave » et « manquement grave à ses devoirs », à la suite d’accusations qu’il conteste. Ses deux adjoints dirigent désormais le Bureau du Procureur et les mandats déjà délivrés restent valables. Selon Reuters, cette succession s’ouvre aussi sous la pression de Washington, non partie au traité, qui a sanctionné plusieurs responsables de la Cour.
Fondée par le Statut de Rome, adopté en 1998 et entré en vigueur en 2002, la CPI poursuit les personnes accusées de génocide, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre ou de crime d’agression. Elle complète les juridictions nationales lorsqu’elles ne peuvent ou ne veulent réellement agir. Sans police propre, elle dépend toutefois des États pour arrêter les suspects, les remettre à La Haye et protéger les témoins. Le droit peut donc demeurer intact tandis que son exécution recule.
Écrire le dossier que le pouvoir veut refermer
Dans Le Rapport de Brodeck, Philippe Claudel installe son récit dans un village de montagne après une guerre marquée par l’occupation et la déportation. Brodeck, revenu d’un camp, apprend que les hommes du lieu ont tué l’Anderer, un étranger dont la présence et les dessins leur renvoyaient une image insupportable d’eux-mêmes.
Parce qu’il sait écrire, ils lui imposent un rapport qui doit expliquer le meurtre et, en réalité, les absoudre. Brodeck compose parallèlement un autre texte, où resurgissent le crime, son enfermement et la mécanique qui transforme la différence en menace. Une archive peut conserver les faits ; elle peut aussi organiser l’innocence des coupables.
Un tombeau pour Boris Davidovitch (trad. Pascale Delpech), de Danilo Kiš, déplace cette bataille vers les purges et les procès politiques du XXe siècle. Les sept récits empruntent aux biographies, aux dossiers et aux témoignages. Révolutionnaires et militants y sont happés par des appareils capables de fabriquer des aveux, de réécrire une vie puis d’en effacer le sujet.
Dans le chapitre central, Boris Davidovitch Novski tente d’empêcher ses interrogateurs d’imposer à son parcours une conclusion mensongère. Le crime se prolonge dans le document falsifié : supprimer un homme ne suffit pas, il faut encore confisquer le sens de son existence.
Dans Zone, Mathias Enard enferme une autre mémoire dans une mallette transportée de Milan à Rome. Francis Servain Mirković, ancien combattant croate devenu agent des renseignements français, veut vendre au Vatican les dossiers réunis durant quinze années autour de la Méditerranée. Ils contiennent les noms de trafiquants, d’agents clandestins et de criminels de guerre en fuite. Les Balkans, l’Algérie, le Liban, Israël et la Palestine se mêlent à ses propres violences. La preuve existe ; rien ne garantit qu’elle rencontrera un juge plutôt qu’un acheteur.
Quand le mandat ne rencontre personne
L’article 127 du Statut prévoit qu’un retrait ne devient effectif qu’un an après sa notification. Il ne délie pas l’État de ses obligations antérieures et n’interrompt pas les procédures déjà engagées. Cette continuité importe notamment au Venezuela, où une enquête a été ouverte en novembre 2021 sur des crimes contre l’humanité qui auraient été commis depuis février 2014. Elle ne résout pas la question matérielle : comment arrêter un suspect lorsqu’un gouvernement cesse de coopérer ?
La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, explore l’espace séparant un crime connu de la comparution de son auteur. En 1949, l’ancien médecin d’Auschwitz gagne l’Argentine sous une fausse identité. Protégé par des réseaux nazis et le régime de Juan Perón, il mène des affaires et peut même vivre un temps sous son véritable nom. Après l’enlèvement d’Adolf Eichmann, la traque le pousse vers le Paraguay puis le Brésil. Sa cavale s’achève par sa mort en 1979, non par un procès. L’impunité apparaît comme une organisation faite de papiers, d’argent, de complicités et de frontières.
Rendre les victimes à leur histoire
Les gouvernements concernés invoquent la souveraineté, la politisation de la Cour ou son biais supposé contre les pays du Sud. Cette critique s’appuie notamment sur les premières années de la CPI, durant lesquelles l’essentiel des enquêtes ouvertes concernait des situations africaines, même si plusieurs avaient été déférées par les États eux-mêmes. Elle ne peut toutefois effacer ceux au nom desquels les investigations sont conduites.
Murambi, le livre des ossements, de Boubacar Boris Diop, refuse de réduire le génocide des Tutsi à une opposition abstraite entre communautés. Né d’un séjour de l’auteur au Rwanda, le roman alterne les voix de Jessica, survivante et résistante ; de Faustin Gasana, membre des milices du Hutu Power ; du docteur Joseph Karekezi, organisateur du massacre de Murambi ; d’un officier français et de Cornelius, fils de Karekezi revenu d’exil.
Celui-ci découvre que son histoire familiale rejoint celle des personnes attirées dans l’école technique avant d’y être assassinées. La polyphonie remonte la chaîne des décisions, des mensonges et des responsabilités sans placer bourreaux et victimes sur le même plan.
L’Aîné des orphelins, de Tierno Monénembo, adopte la voix d’un enfant devenu prisonnier. Faustin Nsenghimana, né d’un père hutu et d’une mère tutsi, a treize ans lorsque ses parents sont massacrés près de Nyamata. Il fuit, erre dans Kigali et survit parmi d’autres enfants abandonnés avant de retrouver ses frères et sœurs.
Depuis sa cellule, il recompose par fragments cette trajectoire et les violences qui l’ont conduit en prison. Son récit inscrit le génocide dans sa durée : parmi les orphelins, les rues et les institutions défaillantes, jusque dans la violence que les survivants peuvent à leur tour reproduire.
Donner un visage aux nombres
Dans Les Disparus (trad. Pierre Guglielmina), Daniel Mendelsohn part de six noms : son grand-oncle Shmiel Jäger, sa femme Ester et leurs quatre filles, tués pendant la Shoah. Des lettres écrites en 1939 révèlent que Shmiel, resté à Bolechów, demandait à son frère installé aux États-Unis de l’aider à faire partir les siens. Mendelsohn enquête plusieurs années, parcourt une douzaine de pays et rencontre les derniers témoins. Il cherche comment les six sont morts, mais surtout comment ils avaient vécu. Là où l’histoire établit l’ampleur du crime, son enquête restitue des visages et des existences singulières.
Les Cercueils de zinc (trad. Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest), de Svetlana Alexievitch, confronte le récit soviétique de la guerre en Afghanistan aux paroles de ceux qui l’ont vécue. Soldats, infirmières, veuves et mères racontent les bombardements, les mutilations, les violences contre les civils, puis le retour des morts dans des cercueils métalliques accompagnés d’explications lacunaires.
À la propagande du « devoir internationaliste » répondent la peur, la culpabilité et l’abandon des anciens combattants. Publié en 1990, le recueil provoque un scandale puis un procès, révélant la vulnérabilité du témoignage lorsqu’il fissure un récit national héroïque.
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Aucun de ces textes ne remplace une instruction judiciaire. Les écrivains ne délivrent ni mandat ni peine. Ils conservent toutefois ce dont un procès a besoin : des noms, des témoignages, des contradictions et une chronologie. Les retraits annoncés n’effaceront d’ailleurs pas les procédures ouvertes devant la CPI.
En revanche, ils éloigneront peut-être le moment où les suspects seront arrêtés et les victimes entendues. Dans cet écart entre le droit et son exécution, les livres préservent les dépositions que l’impunité menace d’effacer.
Crédits photo: Oliver de la Haye – iStock
Par Nicolas GaryContact : **@********te.com
Source:
actualitte.com






