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SUV, militants et doutes dans les rues de Lyon

Ce qui frappe en premier lieu dans ce roman (ou récit?) d’Étienne Bretin, c’est l’absence d’arrogance. Les militants mis en scène ici ne sont pas arrogants, ils ne sont pas donneurs de leçons. La prose de Bretin n’est pas arrogante, elle ne regarde personne de haut. La cause politique annoncée, en l’occurrence la cause écologiste, omet de culpabiliser quiconque, omet aussi de s’héroïser.

Car si le texte met bien en scène des actes de bravoure – risquer la prison, risquer une lourde amende, en escaladant une grue pour y déployer une banderole : risquer la mort – , il ne manque aucune occasion d’en questionner le bien-fondé.

Une vieille dame ayant ignoré sur son tableau de bord les différents signaux d’alerte relatifs au pneu dégonflé à heurté un arbre. Pas de blessure mais cela aurait pu, non ? Sur Lyon, les patrouilles de police vont se multiplier et avec elles le risque de prendre de la tôle, est-ce que c’est cela que l’on veut ? De son côté, le président du conseil régional (dont le nom s’écrit Wauquiez) surfe sur la vague d’indignation pour se mettre en avant, jouer des coudes. « Politiquement ça lui rapporte énormément […] On lui a juste donné de quoi raffermir son électorat ».

Les activistes d’Extinction Rebellion ne sont ni des dieux en stratégie politique, ni des dieux en psychologie comportementale des vieilles dames conductrices de SUV, ni des dieux tout court. Ils sont : des gens. C’est le mot. Possiblement plus adéquat que : bobos. Puisqu’ils ne sont pas tous ni absolument bobos. Lucas est infirmier. Le protagoniste du roman est déménageur, certes par choix, certes de manière provisoire et après avoir quitté ses hautes études.

Certains n’ont ni métier ni statut social connu. (Dans les rangs d’XR l’on évite de chercher à en apprendre sur la vie des acolytes). Des gens, au fait du réchauffement climatique et de la vaste inaction politique lui étant opposée. Sarah, cadre à la direction de l’écologie du conseil régional (en journée seulement : la nuit elle dégonfle des pneus) peut en témoigner. Direction du greenwashing eût été, pour le service où elle œuvre (à rien), une dénomination plus adéquate.

Ce qui frappe en second lieu dans ce roman, c’est que l’on n’y trouve pas d’hystérie. En premier lieu : pas d’arrogance, en second lieu : pas d’hystérie, en troisième lieu : une sorte de calme, incarné dans un protagoniste toujours prompt à porter attention aux êtres qu’il côtoie comme à soi-même. Toujours occupé de chercher l’équilibre. Entre lui et les autres.

Entre ses convictions politiques et son goût originel pour la junk food voire pour les grosses voitures qui font vroum vroum. Un protagoniste à l’écoute. Aussi bien de sa petite amie que de son propre désespoir. Sarah lui raconte sa vie, tandis qu’ils traversent la ville et arrivent à son appartement. « Ses paroles ne s’arrêtent pas vraiment, elles mutent en gestes. Dans le noir, mon corps garde la même posture. Attente et écoute. Je maintiens la même concentration, je tente de me montrer tout aussi obligeant ».

Le texte est ainsi bardé de micro moments relationnels où la qualité d’observation (du personnage comme de l’auteur, c’est égal) le dispute au désir de s’accorder à autrui, de dégager un terrain d’entente, de se ménager la possibilité de vivre ensemble – heureux si cela se trouve.

« J’ai cherché un truc à écrire à Sarah, une remarque sur la soirée, une question sur son départ. Un mélange délicat de sollicitude et de détachement ». Quitte à, parfois, sombrer dans un lâche oubli de soi. Une : « couardise que souvent je déguise en bienveillance ». (L’auto-complaisance n’est pas le genre de la maison Bertin).

Car en attendant le mur écologique, voire l’après « temps des hommes » (terrifique expression jalonnant le texte, avec aussi la mention des lézards, varans et autres mignonnes créatures possiblement amenées à prendre notre suite – « Je les imagine impérieuses, se dorant les squames. Elles ponctueront leur immobilité de rares coups de langue. La chaleur floutera leurs silhouettes, comme dans les westerns qu’aucune caméra ne filmera plus »),

en attendant, il faut bien vivre. Voire vivre bien. Ou vivre en cherchant le bien. Donner un sens à nos vies. Être obligeant. Envers sa copine comme envers l’humanité menacée. Fabriquer des zones conversationnelles de rencontre. « L’objectif est moins de me renseigner que de lui poser des questions, de faire durer la conversation. Je commande une seconde bière, l’invite à m’imiter. […] Je lui parle du film que j’ai vu cette après-midi mais elle n’est pas réceptive à ma tentative de lui figurer une scène précise. Sacrifiant l’ambition de faire honneur à mon expérience de spectateur, j’opte pour un résumé dont l’unique objectif est de la faire rire ».

C’est notamment dans ce très fin tissage de moments partagés, dans l’organisation de ces toutes petites choses qui fondent l’amitié, l’amour, a contrario la mésentente ou l’animosité, dans le déroulé relationnel entre les êtres version mécanique quantique, qu’Étienne Bretin excelle tout à fait. 

 

Par Jeanne RivoireContact : rivoirejeanne@gmail.com


Source:

actualitte.com

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