Olivier Nora expulsé de la maison qu’il dirigeait aura conduit des auteurs Grasset par dizaines à affirmer leur départ, tant par solidarité que pour dénoncer l’interventionnisme prêté à Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Hachette, via Lagardère.
De son côté, Gilles Ascaride suivait donc le mouvement, expliquant son geste : « Je n’ai jamais été publié chez Grasset, mais tant pis, je quitte quand même cette maison ! N’essayez pas de me retenir! Adieu ! Je claque la porte! Sans espoir de retour. Non mais ! » Ah bon ? Alors… quoi ? Explications.
ActuaLitté : Quitter une maison qui ne vous a jamais publié : est-ce un geste d’humeur, un manifeste d’indépendance, ou une manière de rappeler que la littérature n’a jamais eu besoin de portes pour exister ?
Gilles Ascaride : C’est une question difficile. C’est un geste d’humeur et un geste d’humour, tout bêtement. Cette pantalonnade d’« écrivains » qui se drapent soudain dans leur toge m’a agacé et surtout fait rire. Leur spécialité c’est le « subversivement correct » et moi je préfère être ouvertement déconnant si nécessaire.
D’autant plus que j’ai failli être publié chez Grasset il y a vingt-cinq ans, à l’époque où Yves Berger, qui n’était pas un grand progressiste, en était le directeur littéraire. Parole ! Je n’aurais pas dit non, évidemment. Comme les deux cents « réfractaires ». Je ne suis pas un héros et comment parler « d’indépendance » ? Aucun écrivain ne l’est. Nous avons besoin d’éditeurs, sans eux nous n’existons pas, alors inutile de la ramener.
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Mais eux, pour la plupart, ont désormais oublié (ce que n’aurait jamais fait un Gaston Gallimard) que sans nous ils ne sont rien. L’écrivain de base est comme le cultivateur de cacao de Côte d’Ivoire, il n’est pas grand-chose, mais sans lui, pas de chocolat dans nos tasses. Hélas, je suis bien conscient que la littérature qui n’est pas parvenue à la lumière n’existe pas.
En claquant une porte imaginaire, cherchez-vous à faire plus de bruit que ceux qui restent sagement dans l’antichambre éditoriale ?
Gilles Ascaride : C’est une question difficile. Je ne crois pas, avec mes petits moyens, avoir fait beaucoup de bruit ! Je me suis même payé le luxe d’informer Grasset de mon « départ ». Pas de réaction évidemment, ça ne les a même pas fait rire, ce qui est très mauvais signe sur l’état d’esprit actuel de l’édition. On ne saurait en vouloir à « ceux qui restent sagement dans l’antichambre éditoriale ». Où voulez-vous qu’ils aillent ?
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Pour autant, lorsque l’on proclame combattre pour la « dignité » de la littérature, il me semble qu’on ne donne pas sa démission (fastoche !), on reste, on occupe le terrain et on se bagarre. Mais la lutte a depuis longtemps disparu du monde de la « littérature ». La lutte c’est compliqué et hasardeux, le claquage de porte c’est beaucoup plus commode. Surtout si on vous attend déjà ailleurs.
Votre « départ » sans attache préalable dit-il quelque chose du désir d’appartenance des auteurs — ou au contraire de la nécessité de s’en affranchir radicalement ?
Gilles Ascaride : C’est une question difficile. Je ne crois pas au « désir d’appartenance » des écrivains. En tout cas, ils ne devraient pas en avoir. Je n’ai aucune confiance dans les éditeurs (surtout les gros) et je n’ai jamais cru aux « politiques éditoriales » dont ils s’affublent, car elles sont le plus souvent à géométrie variable et dirigées par le plus grand des opportunismes.
Mais les écrivains, je le répète, s’ils veulent un tant soit peu exister, sont bien obligés de se trouver un éditeur. C’est souvent, surtout s’ils ont un vrai talent, une telle galère, que leur demander EN PLUS de s’affranchir ce serait plutôt abuser. Ce serait pourtant un bien beau combat ! Mais il faudrait alors lui donner une dimension collective et les écrivains, surtout quand ils sont, comme la plupart, persuadé de leur génie, préfèrent toujours la jouer solo. Jusqu’à la mort.
Derrière l’ironie, perce-t-on une critique des logiques de reconnaissance dans l’édition, où l’absence de publication peut devenir une forme de liberté revendiquée ?
Gilles Ascaride : C’est une question difficile. Mais je réponds illico « bien sûr !!! ». Si l’on considère l’état et le contenu dominant de la littérature française actuelle, si l’on est un tant soit peu honnête, modeste et lucide, on est bien obligé d’être critique, voire vitupérant, à propos ‘des logiques de reconnaissance dans l’édition’ !
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Ce n’est pas pour rien qu’Henri-Frédéric Blanc (repose en paix) et moi avions fondé le mouvement Overlittérature. Ma réponse semblera sans doute pour beaucoup d’‘écrivains’ et autres, une réponse de mauvais perdant, mais franchement, je m’en bats l’œil.
Accessoirement, il faudrait être sacrément mégalomane pour revendiquer la non-publication comme une forme de liberté ! J’ai publié en 2003 aux éditions Le Reflet (plus que vaillantes et tombées aux champs d’honneur) un roman titré ‘Je n’écrirai pas de roman’. J’y proclamais que le vainqueur, le glorieux, était celui qui n’avait pas besoin d’écrire et d’être publié. Pour autant, je l’ai écrit et publié…
Faut-il aujourd’hui être publié pour exister en tant qu’écrivain, ou suffit-il, comme vous semblez le suggérer, de déclarer son autonomie avec panache ?
Gilles Ascaride : C’est une question difficile. Loin de moi l’idée de suggérer ça ! Peut-on déguster des cornets de glace sans glace ? La publication est le viatique de l’écrivain. C’est pourquoi les éditeurs sont si critiquables et coupables. À quoi sert le ‘panache’ si on est tout seul planté sur un micro atoll en plein Pacifique ? Le mépris me semble une attitude facile et inopérante.
Combattre, oui, mais pas avec l’arme factice du mépris. Seuls les mégalomanes ou les médiocres sont méprisants et, pour moi, ne méritent pas d’être publiés. C’est ceux qui accèdent à la notoriété qui devraient avoir du panache et se servir de leur position pour lutter, mais, le plus souvent, ils se contentent d’entretenir cette notoriété, qui, elle, ne sert à rien pour la littérature.
Vaille que vaille, j’ai publié tout ce que j’ai écrit, je suis vieux, je ne demande plus rien, je dis ce que je pense (même parfois quand on ne me le demande pas) et je supporte le mépris sans cligner des yeux. C’est mon luxe. Mon luxe d’écrivain.
Né à Marseille en 1947, Gilles Ascaride est docteur en sociologie, écrivain, dramaturge et nouvelliste. Ancien ingénieur d’études au département de sociologie de l’Université de Provence, il a signé romans, essais, pièces, nouvelles et chroniques. Cofondateur de l’Overlittérature avec Henri-Frédéric Blanc, il ancre souvent son humour iconoclaste dans Marseille, sans réduire son œuvre au régionalisme ni au folklore local convenu. Jamais docile.
Crédits photos : Gilles Ascaride
DOSSIER – Olivier Nora évincé : ce que cache vraiment son départ de Grasset
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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