Ces dernières semaines, des prévisions anticipent une hausse des températures de surface de la mer dépassant les 2°C, aggravant le risque de catastrophes dans le monde. Les potentielles conséquences économiques et humanitaires en Asie, déjà fragilisée par le blocage du détroit d’Ormuz, inquiètent des spécialistes.
Publié le 05/05/2026 15:12
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Il est (sans doute) de retour. Pour l’ONU, un épisode El Niño est « de plus en plus probable » à partir de la mi-2026. L’une de ses agences, l’Organisation météorologique mondiale (OMM), notait fin avril, dans une mise à jour de ses prévisions, « un net changement dans le Pacifique équatorial », tandis que les « températures de surface augmentent rapidement ».
Cette variation océanographique naturelle du climat se produit d’ordinaire tous les deux à sept ans et dure environ neuf à douze mois. L’OMM prévoit pour la période de mai à juillet des températures à la surface des terres émergées « supérieures à la normale quasiment partout ». Si El Niño n’est pas directement lié au changement climatique d’origine humaine, la combinaison des deux phénomènes augmente le risque de catastrophes.
Mais à ces prévisions déjà peu réjouissantes s’ajoute une autre inquiétude : un « super El Niño », avec des conséquences encore plus accablantes pour la planète. Ce terme non scientifique « désigne généralement des épisodes pour lesquels les anomalies de températures de surface de la mer dépassent les 2°C », souligne Météo-France. En 2015-2016, « les +2,5°C ont même été franchis », rappellent les experts Jeff Masters et Bob Henson sur le site Yale Climate Connections, qui dépend de la prestigieuse université américaine.
Ces dernières semaines, « certains modèles de prévision numérique à échéance saisonnière prévoient, dans leurs simulations du mois d’avril, une augmentation marquée », confirme Lauriane Batté, climatologue chez Météo-France. « L’anomalie sous-marine que nous observons jusqu’à présent » va dans le même sens, explique Peter van Rensch, climatologue à l’université Monash en Australie. Le scientifique y voit des ressemblances avec « l’épisode de 1997-1998, qui était probablement le phénomène El Niño le plus intense ». Entre 21 000 et 24 000 personnes sont mortes en lien avec ces événements, estimait l’Organisation mondiale de la santé en 2000 dans une étude (PDF).
Le dernier « super El Niño » remonte à 2023 et 2024, qui sont devenues les deux années les plus chaudes jamais enregistrées, en plus « des sécheresses intenses, des inondations, d’une insécurité alimentaire et d’impacts sur la santé dans de nombreuses régions », comme le détaillait début avril Paul Dickinson, fondateur de l’organisation environnementale Carbon Disclosure Project, dans le podcast « Outrage+Optimism ». En résumé, « c’est une véritable catastrophe à grande échelle ».
« La survenue d’un événement El Niño marqué en 2026-2027, s’ajoutant à l’effet du changement climatique, augmenterait les probabilités d’observer en 2026 ou en 2027, une valeur de température moyenne planétaire proche ou supérieure au record de 2024. »
Météo-Francesur le site de l’organisme, le 14 avril
Comme l’Amérique du Sud, l’Australie ou encore une partie du continent africain, l’Asie, vulnérable aux canicules, fait partie des zones généralement les plus touchées par ce phénomène qui déplace les précipitations traditionnelles, augmentant les risques de sécheresse et d’incendies. Avant même le possible retour d’El Niño, des pays sont déjà fragilisés. La Corée du Nord est ainsi confrontée cette année à une sécheresse « inhabituelle » et « grave », a déclaré fin avril l’agence de presse officielle du régime dictatorial, KCNA.
Pour le continent, l’alerte se révèle d’autant plus grande qu’il subit de plein fouet les conséquences de la guerre au Moyen-Orient et la paralysie du détroit d’Ormuz. L’Iran a fermé cette voie navigable stratégique depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé, le 28 février, des attaques contre le pays, perturbant ainsi l’approvisionnement mondial en carburant et fertilisants, dont dépend grandement l’Asie. Celle-ci craint désormais des pénuries.
Or un climat plus chaud et plus sec va également créer des risques nouveaux pour une agriculture déjà sous pression face à la montée des coûts des engrais et de l’énergie nécessaires aux équipements fermiers. « Si les prix des récoltes n’augmentent pas suffisamment (…), les marges des producteurs s’amenuiseront, ce qui élèvera le risque d’une réduction des apports d’engrais et d’une baisse des rendements », avertit BMI, une filiale de la société d’études Fitch Solutions.
« Ça aggraverait l’inflation des prix alimentaires et accentuerait l’insécurité alimentaire, en particulier sur les marchés dépendants des importations et vulnérables aux aléas climatiques », ajoute l’organisme. Dans le même temps, El Niño pourrait provoquer dans certaines régions d’intenses précipitations et des inondations, ce qui risquerait de frapper des secteurs comme celui des récoltes de riz dans le sud de la Chine, selon Haneea Isaad, spécialiste du financement de l’énergie à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis.
Par ailleurs, la hausse des températures mettra à rude épreuve des réseaux électriques déjà fragiles, prévient-elle. Les sécheresses qu’El Niño peut provoquer représentent une menace pour des pays très dépendants de l’hydroélectricité, souligne de son côté Dinita Setyawati. L’analyste au sein du groupe de réflexion Ember souligne que les pays du Mékong, le Népal et certaines régions de Malaisie sont particulièrement vulnérables.
Ces risques ont été mis en évidence en 2022, lorsqu’une vague de chaleur en Chine a entraîné une chute de plus de 50% de la production hydroélectrique dans le Sichuan. Le pays a alors fait face à des pénuries d’électricité qui ont touché aussi bien les ménages que l’industrie.
La perspective d’un « super El Niño » demeure toutefois incertaine. Pour la climatologue Lauriane Batté, il est « trop tôt, compte tenu de l’incertitude de la prévision à cette période de l’année, pour affirmer que l’on dépassera [l]e seuil » des +2°C. La prochaine mise à jour de l’OMM est attendue avec appréhension.
Depuis le XIXe siècle, la température moyenne de la Terre s’est réchauffée de 1,1°C. Les scientifiques ont établi avec certitude que cette hausse est due aux activités humaines, consommatrices d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). Ce réchauffement, inédit par sa rapidité, menace l’avenir de nos sociétés et la biodiversité. Mais des solutions – énergies renouvelables, sobriété, diminution de la consommation de viande – existent. Découvrez nos réponses à vos questions sur la crise climatique.
Source:
www.franceinfo.fr





