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Au Moyen Âge, les échecs ont créé un espace où la couleur de peau ne comptait pas

Dans certains manuscrits médiévaux, des joueurs noirs et blancs s’affrontent sur l’échiquier dans un cadre d’égalité. Une iconographie surprenante qui montre comment les échecs pouvaient incarner un espace où la logique l’emportait sur les hiérarchies raciales.

Dans l’imaginaire médiéval européen, les représentations de la différence raciale étaient souvent très tranchées. Les personnes noires apparaissaient soit comme des figures exotiques et prestigieuses – saints ou souverains riches comme la reine de Saba –, soit comme des personnages dominés, jugés inférieurs aux chrétiens blancs. Pourtant, comme le montrent mes recherches, le jeu d’échecs offrait un autre regard : un espace où les joueurs pouvaient s’affronter d’égal à égal, quelle que soit leur couleur de peau.

Des éléments tirés du Libro de los juegos, sous-titré Libro de Axedrez, Dados e Tablas (Livre des échecs, des dés et des tables), un manuel de jeux réalisé pour le roi Alphonse X le Sage à Séville en 1283, ont renforcé cette idée. Le manuscrit contient 103 problèmes d’échecs, chacun accompagné d’un texte indiquant le vainqueur et d’une illustration. Ces images représentent une grande diversité de personnages, allant d’hommes juifs à des femmes musulmanes. On y voit aussi des joueurs asiatiques, blancs et noirs.

L’une des illustrations les plus frappantes montre un joueur noir et un joueur à la peau pâle face à face de part et d’autre d’un échiquier. Ce dernier a la tête rasée, signe qu’il est un clerc érudit. Pourtant, malgré ce marqueur d’intelligence, le texte indique que le joueur noir l’emportera. Dans ce « jeu de logique », la victoire revient à celui qui démontre les meilleures capacités stratégiques. Ce qui compte avant tout, c’est la puissance intellectuelle du joueur. Comme l’explique le Libro de los juegos, les échecs incarnent la sagesse, et ceux qui les étudient acquièrent la capacité de vaincre les autres.

Une autre image du manuscrit montre cinq personnages noirs entourant l’échiquier. Dans la culture visuelle médiévale occidentale, les scènes ne représentant que des figures noires sont rares et généralement associées à des connotations négatives. Ici, au contraire, elles apparaissent dans un cadre hautement intellectuel et dans une atmosphère qui semble conviviale.


« Libro de los Juegos »

Si le jeu d’échecs n’a pas fait disparaître les normes sociales dominantes en matière de préjugé racial, il a néanmoins offert aux joueurs un espace pour les remettre en question dans son propre univers ludique.

La représentation des échecs comme une rencontre entre des personnes de couleurs de peau différentes ne se limitait pas à l’Europe. Le Livre des rois ou Shâhnâmeh, poème épique retraçant l’histoire des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête islamique, raconte ainsi l’introduction du jeu en Iran.

Selon le Shâhnâmeh, un roi indien – dont le nom n’est pas précisé – envoya une ambassade au roi sassanide avec un échiquier et un défi : en comprendre les règles ou payer un tribut. Heureusement pour le souverain, son conseiller Būzurjmihr parvint à résoudre l’énigme. Une copie du poème datant du XIVᵉ siècle situe cette scène dans un décor mongol de la fin du Moyen Âge. On y voit Būzurjmihr, à la peau plus claire, face à l’émissaire indien à la peau plus sombre.

Certains chercheurs ont soutenu que la peau sombre de ce dernier et ses « vêtements amples » visaient à souligner sa défaite. Mais plusieurs indices suggèrent une autre lecture. Sa tunique « ample » est richement ornée de dorures, contrairement à la simple robe bleue de Būzurjmihr, pourtant le plus haut diplomate de la cour. Sa peau plus foncée renvoie certes à ses origines étrangères, mais ne fait guère de lui un personnage négatif. Il apparaît au contraire comme le champion du rajah indien : celui qui transmet le jeu de logique et se présente comme le dépositaire d’un savoir indien très convoité.

Les pièces d’échecs elles-mêmes

Outre les représentations de parties d’échecs, les perceptions médiévales de la « race » peuvent aussi être étudiées à travers les pièces du jeu elles-mêmes.

Les échecs se sont diffusés à travers l’Afro-Eurasie à partir de l’Inde du VIᵉ siècle vers le reste du monde connu. Jeu de guerre, les échecs reposent sur des pièces censées représenter des soldats. Mais, au fil de leur diffusion, la forme de ces pièces a évolué, reflétant les sociétés qui les ont produites.

Par exemple, un roi d’échecs aux longs cheveux, fabriqué à Mansura ou à Multan (dans l’actuel Pakistan) au IXᵉ ou au Xᵉ siècle, reflète les idéaux de la royauté indienne. Les célèbres pièces d’échecs de Lewis, découvertes dans les Hébrides extérieures en Écosse, mais probablement sculptées en Norvège, sont quant à elles souvent considérées comme les représentations les plus emblématiques d’un jeu d’échecs médiéval. Dans cette perspective, elles ne constituent pourtant qu’un témoignage relativement tardif et géographiquement périphérique d’une tradition bien plus ancienne.

Les échecs médiévaux n’étaient pas aussi noirs et blancs que le jeu moderne. Certains échiquiers étaient blanc et rouge, ou encore bleu et or. Néanmoins, les cases alternées, tout comme les pièces elles-mêmes, étaient distinguées par des couleurs contrastées. Cela permettait de projeter sur le jeu des idées liées à la couleur de peau et aux perceptions raciales.

Un poème du XIIIᵉ siècle explique que les pièces d’échecs « sont les gens de ce monde, tirés d’un même sac, comme d’un ventre maternel, puis placés en divers endroits de ce monde ». Les pièces pouvaient ainsi représenter les différents peuples du globe. Mais l’issue de leurs affrontements sur l’échiquier restait déterminée par les règles de la logique, et non par la couleur de leur peau. Les échecs incarnaient ainsi un « monde juste », où l’intellect, plutôt que la religion ou la race, primait.


Source:

theconversation.com

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