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Vous qui quittez les maisons du groupe Bolloré, “réservez vos écrits à des éditeurs indépendants”

Supplique aux auteurs et autrices qui quittent aujourd’hui les maisons d’édition du groupe Bolloré

J’ai eu la chance de rencontrer André Schiffrin à plusieurs reprises – dont une fois chez lui, en 1999 à New York. Cet homme du livre vivait bien entendu dans une immense bibliothèque – pas une seule pièce qui n’était couverte de livres. Il venait de publier en France L’édition sans éditeurs (La Fabrique, 1999) dans lequel il démontre que les processus de concentration et de financiarisation aboutissent à une approche comptable et uniquement gestionnaire de la production éditoriale.

Cette lecture m’avait passionné ; le rencontrer était émouvant.

La financiarisation, première marche vers l’idéologisation

Il m’a dit ce jour-là que ce processus de recomposition de l’édition n’était pas achevé et qu’on ne savait pas où cela mènerait – mais que rien de bon ne sortirait de la financiarisation. Cela fait des années maintenant – et encore plus depuis la reprise en main de Fayard – que l’on sait qu’après la financiarisation massive et la gestionnarisation des productions éditoriales, vient l’idéologisation des maisons d’édition.

Certes, cette évolution n’est pas automatique ; mais elle est rendue possible. André Schiffrin ne se trompait pas.

Ne pas répéter les mêmes erreurs

S’il fut un formidable lanceur d’alerte, il n’a pas été le seul à décrire ces mécanismes – Jean-Yves Mollier en France a montré en historien les logiques en œuvre lors des phénomènes de concentration.

Des organisations nationales (L’Autre livre par exemple) et internationales (comment ne pas citer le travail pionnier de l’Alliance internationale de l’édition indépendante, auquel j’ai eu la chance d’être associé) expliquent depuis des décennies l’importance de l’édition indépendante, le danger de la concentration, les risques de la financiarisation et l’importance de la bibliodiversité.

Chères autrices, chers auteurs.

Alors que vous quittez ces navires amiraux (Fayard ! Grasset !), symboles autrefois d’une culture ouverte et éclairée, presque devenus hélas des organes de propagande, je vous adresse une supplique.

Ne répétez pas les mêmes erreurs. Sachez vous tourner vers l’édition indépendante pour publier vos textes. Si vous signez dans des grands groupes, par pitié, réservez certains de vos écrits à des maisons d’édition indépendantes, ne donnez pas d’exclusivité. Certes, nous n’avons pas les mêmes capacités promotionnelles que les grands conglomérats éditoriaux, mais tout le reste nous le faisons aussi bien. Mieux, souvent. Et compte tenu de votre notoriété, la promotion devrait bien se passer.

Département recherche-développement

Si vous ne souhaitez pas nous confier vos textes, alors aidez-nous au moins à continuer à faire ce que l’on fait déjà : publier des voix que l’on entend peu, découvrir de nouveaux talents, donner la parole aux marges, aux périphéries, aux minorités.

Par beaucoup d’aspects, nous sommes d’ailleurs les « départements de recherche et développement » des grands groupes : nous découvrons les talents, ils les récupèrent. Maurice Nadeau le déplorait – cela n’a pas changé. Un auteur découvert par un indépendant qui rencontre le succès est souvent signé par un grand groupe pour le second ou le troisième livre.

Nous ne sommes pourtant pas soutenus par les deniers publics, contrairement à ce que l’on croit : Florent Massot disait dernièrement lors d’une conférence à la Bibliothèque nationale de France (Les Ateliers du livre, 31 mars 2026, Édition indépendante : un engagement pour la bibliodiversité ?, BNF) qu’il avait touché environ 25 000 euros de subventions publiques dans toute sa (longue) carrière d’éditeur.

À ce jour, je n’en ai jamais touché. Les subventions du Centre national du livre sont bienvenues, mais souvent attribuées à des marques de grands groupes, car les choix se font sur les projets, pas sur les structures qui les portent. Et qui a le temps pour monter des dossiers nécessairement complexes ? Ceux qui ont le plus de moyens. Le système se veut égalitaire, il est parfois inéquitable.

Pourtant, nous sommes là. Nous, maisons d’édition indépendantes. Mais nous avons besoin de vous, nous avons besoin qu’une vraie prise de conscience s’opère. À défaut de publier chez nous, nous avons besoin d’être soutenues, parrainées, appuyées – un petit post Instagram sur un de nos livres que nous vous envoyons en service de presse ne vous demande pas grand-chose ; faites-le, s’il vous plaît.

Aidez-nous à poursuivre notre nécessaire rôle de découvreurs et découvreuses. Aujourd’hui l’édition indépendante est profondément précarisée – alors que nous ne sommes très peu à l’origine de la surproduction éditoriale et que nous portons des valeurs de pluralité qui sont aussi les vôtres.

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N’oubliez pas, ne nous oubliez pas : l’édition indépendante est un contre-pouvoir. Aujourd’hui plus que jamais.

à André Schiffrin

 

Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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