Avec Antonin Artaud, Héliogabale quittait déjà son statut de curiosité historique pour devenir une force de contamination. Le roman de Guillaume Lebrun avance dans une semblabe Rome déjà fendue, où politique, culte, sexe et représentation de soi se mêlent sans cesse.
Tout part d’un déplacement de regard : Aquilia, vestale reléguée à sa laideur par les autres, voit surgir un pouvoir qui dérange l’ordre romain autant qu’il l’excite. « Je cherche la Pierre noire d’Héliogabale. Il l’a ramenée de Syrie, recouverte d’un drap blanc. » Le livre suit moins une ascension impériale qu’une collision entre ordre des corps et émancipation.
Rome, théâtre de guerre sainte
La grande réussite du roman tient à son dispositif de voix. Aquilia, Héliogabale puis Hiéroclès prennent tour à tour la parole, et cette polyphonie donne au récit sa pulsation, sa sensualité et sa violence. « Plus jamais ça. Je ne comprends pas tout de suite que ces mots me sont adressés. » En deux phrases, Lebrun noue la scène primitive du livre : le salut, le trouble et la bascule.
Le roman développe ainsi une théorie nette : l’Empire ne tombe pas parce qu’un monstre l’aurait perverti, mais parce que ses élites refusent de voir ce qu’elles sont devenues. Aquilia le comprend avant tout le monde, Héliogabale le met en scène, Hiéroclès l’incarne à sa manière. « Voilà un mot qui a une odeur de boue. Si je suis jalouse, c’est que je dois être amoureuse. » Cette phrase ramène les idées au corps, et le corps au langage.
Trois corps contre l’Empire
Le cœur du livre réside dans le trio formé par Aquilia, Héliogabale et Hiéroclès. Lebrun ne les réduit jamais à un manifeste : il leur donne des attaches contradictoires, faites de peur, de jalousie, de domination et d’adoration. « Je suis un homme, je suis un corps, j’ai commencé à exister lorsque Héliogabale a posé les yeux sur moi. Et à partir de cet instant, je me suis ingéré partout, en elle, au sein de l’Empire. » Toute l’ambiguïté de Hiéroclès se trouve là, entre dévotion et emprise.
Le livre frappe aussi par la netteté de son analyse du désir de transformation d’Héliogabale. « On me répond : impossible, on refuse, on m’explique que j’en mourrais ; j’en reste des heures claustrée dans la chambre, à lire des traités de médecine qui affirment que je n’existe pas. Je ne veux pas d’un simple trou, je ne veux pas d’un trou pour être pénétrée, je ne veux pas ressembler à une femme, je suis une femme. » Le roman tient ensemble la souveraineté, le dogme et l’intimité d’un corps.
Splendeur et saturation
C’est aussi là que le livre expose sa limite. À force de chercher l’embrasement verbal, Lebrun surcharge parfois sa phrase : l’invention lexicale, l’outrance des images, la jouissance de l’anachronisme freinent par endroits la progression dramatique. « Je la frappe et vous pensez que je veux la détruire, vous pensez qu’elle veut se détruire, que c’est de cette manière qu’elle souhaite déporter le sacré de sa chair. Ça n’a rien à voir, cette relation, cette violence consentie, c’est l’amour le plus pur, la confiance la plus absolue. » Mais le défaut reste le revers d’une qualité majeure : un style qui ne neutralise jamais son sujet.
Ravagés de splendeur ne cherche ni la reconstitution sage ni l’Antiquité de musée. Il raconte un règne comme une guerre symbolique autour du genre, du sacré et de la citoyenneté, sans retirer à ses personnages leur part de nuit. Le livre est parfois épuisant, souvent brillant, et rare dans sa manière de faire de Rome un champ de bataille sensuel et politique.
Par Victor De SepausyContact : vds@actualitte.com
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