François Belley, producteur d’idées à l’esprit pirate, explique tout ici. À la veille du Festival du Livre de Paris où il participera, il vient harponner la rubrique « Humeurs », une nouvelle fois, sabre au clair.
Politicard. Genèse du premier jeu pour les pourris uniquement !
Chaque matin, depuis maintenant vingt ans, s’opère chez moi le même rituel : feuilleter, lire, entourer, découper, coller, archiver les Unes, la titraille et les articles de presse mais aussi les enquêtes, sondages et autres études pour ne rien manquer des symptômes d’un monde qui tangue. Pour s’imprégner de son époque, tenter de la comprendre afin de mieux la croquer le moment venu, il n’y a rien de plus efficace en effet que ce jeu d’enfant.
La presse comme terrain de chasse
Car c’est aux aurores que la matière du monde, encore chaude, apparaît imprimée sur le papier journal ; aux aurores que la pâte humaine attend d’être malaxée, pressée et étirée, domptée puis projetée dans le monde furieux des idées. C’est précisément ainsi, à la lecture d’une étude du CEVIPOF, que l’idée de POLITICARD – le jeu le plus corrosif sur la politique – m’a percuté l’esprit aux aurores.
Très exactement en apprenant que « 74 % des Français considèrent les hommes politiques comme des gens corrompus ». Un chiffre aussitôt stabilo-bossé comme point de départ d’un jeu sur les scandales en politique. Une fois les germes de l’idée apparus, il n’y avait alors plus qu’à tirer le fil vif et brut de la pensée « pirate », du grec peirô : « celui qui tente sa chance ».
Photographier l’époque, une obsession
Dans l’édition, l’art, la culture ou la pub, une idée a le devoir de dire quelque chose de son temps. Photographier l’époque telle qu’elle est, faire ressortir ce qu’elle a de plus singulier, extraire ce qu’elle renferme aussi de plus dérangeant : voilà l’objectif de POLITICARD, en 108 cartes, pas une de plus.
Si elle veut sonner juste, une idée – même sous la forme innocente d’une petite boîte de jeu – doit faire écho à une tendance : ici, les usages, pratiques et dérives du pouvoir. Elle doit humer l’air du temps, surtout quand celui-ci est difficilement respirable. Jeu miroir, POLITICARD fixe un climat : celui de l’ère des affaires-spectacle de tout ordre – argent, sexe et abus de pouvoir.
Il convoque à sa table les travers d’une époque en plaçant au cœur du jeu la manipulation et l’opportunisme, le calcul et la com’. D’où son but simple, presque évident : se sortir d’affaires et faire tomber les autres ! Avec ses cartes éléments de langage, contre-feux, complots, alliances et trahisons rattachées directement à la sphère médiatico-politique, POLITICARD rend compte d’une mécanique.
À la croisée du divertissement et de l’information, ce jeu de cartes stratégique s’impose même comme un marqueur. Aussi, à l’instar d’un roman, d’un article ou d’un documentaire, il aspire à devenir une trace historique comme une autre. Car dans ce jeu, tout est vrai, c’est-à-dire extirpé du réel.
La technique du détournement
Chère aux situationnistes, en premier lieu à Guy Debord, la technique créative du « détournement » (détourner pour retourner) consiste à profiter des forces en place, à récupérer l’imaginaire collectif, à lancer une OPA sur une image mentale déjà bien connue du grand public pour bénéficier aussitôt de son capital symbolique.
Et à ce jeu-là, « tout peut servir ! », indiquait à l’époque « le mode d’emploi du détournement ». Pour son impact, cette technique est particulièrement redoutable. Ainsi, comme je l’avais fait avec La Traversée de Paris – jeu subversif sur la vie parisienne paru à la veille des JO –, ici c’est l’univers satirique et journalistique, dans son iconographie, qui est détourné.
En à peine trois secondes, on comprend en effet que POLITICARD, lui aussi, saute à pieds joints dans la mare des dérives du pouvoir. Sans surprise, le ton du jeu est donc piquant, son esprit « bête et méchant » et ses formules résolument mordantes.
Le jeu comme nouveau support de l’écrit
Dans un marché de l’édition saturé de livres et un univers du jeu où la critique sociale reste rare, POLITICARD se présente comme un objet hybride qui mixe mécanique ludique et culture politique. Il glisse ici des cartes sondages, là des punchlines cultes sorties tout droit de l’actualité. Surtout, il évite le piège de la politique partisane, laissée bien volontiers aux professionnels du genre.
Pour faire passer ses messages, ce jeu (vraiment !) de société mise plutôt sur l’interaction, l’ironie et l’amusement, à l’heure du sacre de l’individualisme et de la polarisation de la pensée. Vous l’aurez compris : à POLITICARD, tout le monde est logé à la même enseigne. Chaque joueur incarne « un pourri ». Toutefois, et c’est la bonne nouvelle, c’est le moins pourri des pourris qui gagne la partie !
François Belley signera POLITICARD au Festival du Livre de Paris le dimanche 19 avril de 16 h à 18 h – Stand NC1 – Guy Trédaniel éditeur.
Crédits photo : François Belley
Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com
Source:
actualitte.com





