Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui imposent une véritable refonte de notre perception du réel. D’autres chants, le chef-d’œuvre de Jacek Dukaj enfin traduit par Charles Zaremba en français, appartient à cette catégorie rare.
L’auteur polonais nous projette dans un univers où les lois de la physique moderne n’ont jamais eu cours, remplacées par une application littérale et organique de la métaphysique aristotélicienne. Ici, le monde n’est pas régi par des équations mathématiques, mais par la tension entre la Forme et la Matière.
Au cœur de ce dispositif narratif complexe, nous suivons Hieronim Berbelek, un ancien stratège déchu, dont la trajectoire mélancolique sert de guide dans cette géographie mouvante où la volonté humaine sculpte littéralement la substance des choses.
L’architecture d’une réalité soumise à la volonté
Dès l’ouverture, Dukaj nous immerge dans une atmosphère de crépuscule permanent, où chaque détail sensoriel semble chargé d’une densité métaphysique. « Le brouillard tourbillonnait autour du fiacre, et messire Berbelek essayait de lire son avenir dans ces volutes blanchâtres. Le brouillard, l’eau, la fumée, les feuilles au vent, le sable meuble et la foule — voilà ce qui se prêtait le mieux à cet exercice. »
Ce monde est structuré par les Kratistoi, des êtres dont l’aura, ou la Forme, est si puissante qu’elle infléchit la réalité physique sur des milliers de kilomètres. Dans leur sillage, la matière, l’hylé, se plie à leur nature profonde, créant des paysages qui sont des extensions directes de leur psyché.
La construction du récit épouse cette logique de la métamorphose constante. Le rythme, d’abord lent et contemplatif, suit l’apathie de Berbelek, un homme vidé de sa substance héroïque par une défaite passée.
Il vit dans une somnolence désœuvrée à Vodenburg, une ville marquée par l’empreinte de Kratistoi sombres, où la morphie de l’univers semble s’être figée dans une tristesse de pierre. « L’anthos de messire Berbelek portait rarement plus loin que sa main, et ce n’était guère que dans le brouillard ou la fumée que sa forme laissait entrevoir quelque chose – peut-être l’avenir, justement, un message du kismet, comme le veut le préjugé populaire. »
Cette impuissance initiale rend sa lente remontée vers l’action d’autant plus poignante, alors qu’il est entraîné par son associé Kristoff Njute dans des intrigues commerciales qui masquent des enjeux cosmogoniques bien plus vastes.
Le stratège face au miroir des souverains
Le dispositif narratif de Dukaj brille par sa capacité à maintenir une tension constante entre l’intime et l’épique. Les personnages ne sont pas de simples vecteurs d’idées, mais des consciences aux prises avec leur propre détermination.
Berbelek, hanté par des cauchemars indicibles qu’il oublie au réveil, doit réapprendre à imposer sa Forme aux autres. Les interactions sociales sont ici des combats de volonté, où le plus fort impose sa perception au plus faible, modifiant son apparence, son humeur et jusqu’à ses pensées. « L’entente ne peut exister qu’entre des êtres de même Forme. L’entente — cela signifie que la Forme du plus fort est victorieuse, et que le plus faible accepte et comprend clairement pourquoi il n’avait pas raison. »
Ce rapport de force permanent définit l’éthique de cet univers. La dignité individuelle n’est pas un concept abstrait, mais une construction esthétique et matérielle. Le personnage de Berbelek évolue à mesure qu’il reprend conscience de son influence sur le monde, sortant de sa léthargie par la pure force de l’étiquette et du paraître, qui sont les fondations de l’être.
« La blancheur d’une chemise et le poids des bagues aux doigts définissent la valeur de l’instant. Ainsi, des objets inertes peuvent morpher l’humeur d’une personne — ne sommes-nous pas la plus vile des substances ? » Cette réflexion sur l’aliénation par l’objet et la rédemption par la forme vestimentaire souligne la profondeur du travail de Dukaj sur l’identité.
Immersion sensorielle dans le chaos de l’hylé
L’expérience de lecture est marquée par une langue nerveuse et une précision chirurgicale dans la description de l’impossible. Le lecteur accompagne Berbelek des ports humides de Neurgie aux déserts distordus d’Afrique, jusqu’aux paysages oniriques de la Lune.
Chaque lieu possède son propre kêros, sa propre texture de réalité. Dukaj excelle à décrire ces moments de bascule où l’univers semble redevenir malléable, presque malléable par les dieux eux-mêmes. « Il tira encore une bouffée de fumée de sa pétune noire dans la pénombre fraîche de l’aube, à cette heure des plus longues où les dieux s’étirent et que le kêros de l’univers est un peu plus doux, un peu plus proche de la Matière… »
La focalisation interne, collée aux doutes et aux perceptions de Berbelek, permet d’appréhender ce système monde sans jamais tomber dans le didacticiel. Le jargon — anthos, morphie, aéroporc, kratistos — s’intègre naturellement dans une narration qui privilégie toujours l’action et le ressenti.
On sent la chaleur des sélénites à la peau brûlante, l’odeur du qahwa à la cannelle, le craquement de l’æther purinique. Ce n’est pas seulement une lecture, c’est une traversée de la matière. La structure du roman, divisée en « chants » ou sections thématiques, renforce cette dimension épique, rappelant les grandes épopées antiques revisitées par une imagination baroque et visionnaire.
Vers une conclusion du silence et de l’être
Au-delà de l’aventure, D’autres chants interroge la place de l’homme dans un cosmos qui n’est qu’un reflet de sa propre volonté de puissance. Le voyage de Berbelek est une quête de souveraineté sur soi-même, une tentative désespérée de ne pas se laisser dissoudre dans la Forme des autres.
Dukaj signe ici une œuvre d’une ambition folle, qui redéfinit les frontières de l’imaginaire contemporain en puisant aux sources de la philosophie grecque pour en tirer une sève narrative inédite.
La conclusion de cette fresque monumentale laisse le lecteur dans un état de sidération. Sans jamais céder à la facilité du dénouement explicatif, le texte se referme sur une interrogation muette sur la nature de la réalité. On sort de ce livre comme d’un rêve trop lucide, avec la sensation que le monde autour de nous a, lui aussi, légèrement changé de Forme.
Jacek Dukaj ne nous offre pas seulement un grand roman de science-fiction, il nous livre un traité de vie déguisé en épopée spatiale, une œuvre dont la puissance d’évocation restera longtemps gravée dans la mémoire de ceux qui oseront s’y plonger.
À paraître le 6 mai.
Par Lucy L.Contact : contact@actualitte.com
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