La piste avancée en Espagne touche un point névralgique de l’économie du livre : le gouvernement de Pedro Sánchez imposerait des frais d’envoi obligatoires sur l’achat en ligne d’ouvrages afin de freiner l’avantage tarifaire des grandes plateformes. Le ministre de la Culture Ernest Urtasun, a partagé cette réflexion avec la radio Cadena SER, ce 23 avril — date hautement symbolique.
Réarmer les librairies
Le cœur de la mesure tient en peu de mots : selon Ernest Urtasun, l’exécutif analyse des dispositifs déjà appliqués ailleurs, dont l’obligation de facturer la livraison lors d’un achat de livres sur Internet, afin de rendre plus attractif le passage par la librairie de quartier.
Mais l’idée du gouvernement de « rendre obligatoires les frais d’envoi » ne sort pas de nulle part : selon le Baromètre 2025 de la Fédération des guildes d’éditeurs d’Espagne, la librairie traditionnelle demeure le premier canal d’achat des livres hors scolaire, devant Internet et les chaînes. Mais l’étude constate aussi que l’achat en ligne « se consolide comme le deuxième canal le plus utilisé » par la population. La pression concurrentielle ne relève donc plus d’une hypothèse : elle structure déjà le marché.
Un marché qui lit davantage, mais se déporte en ligne
Le gouvernement espagnol avance cependant dans un climat où les indicateurs de lecture restent solides. Les données du Baromètre établissent à 69,8 % la part des personnes de 14 ans ou plus lisant des livres au moins une fois par trimestre. Pour la lecture de loisir, le taux atteint 68,6 % chez les femmes et 59,8 % chez les hommes. Autrement dit, l’enjeu n’est pas l’absence de lecteurs, mais la redistribution des ventes entre circuits physiques et commerce numérique.
Le débat est aussi alimenté par un autre élément : 49,4 % des titres disponibles en librairie ne vendent aucun exemplaire sur une année, symptôme d’un marché saturé où la visibilité devient presque aussi décisive que la publication elle-même. Dans ce cadre, protéger les points de vente indépendants revient, pour le ministère, à préserver un réseau de prescription et non seulement un canal commercial.
Urtasun assume d’ailleurs cette logique culturelle autant qu’économique, et insiste ainsi sur la nécessité de préserver ces petites enseignes, présentées comme des lieux culturels de proximité.
Le précédent français comme laboratoire
L’Espagne regarde explicitement vers la France. En droit français, l’arrêté du 4 avril 2023 a fixé un minimum de 3 € de frais de livraison pour toute commande de livres neufs inférieure à 35 €, tandis qu’au-delà de ce seuil la livraison ne peut pas être gratuite. Le ministère de la Culture a ensuite publié, en décembre 2025, un rapport d’évaluation sur les effets de cette tarification minimale. L’exécutif espagnol puise donc dans un précédent déjà balisé, juridiquement et politiquement.
La rue de Valois n’a pas constaté pas de rupture dans la dynamique du marché après l’entrée en vigueur de la mesure en octobre 2023. Les données NielsenIQ-GfK utilisées pour l’étude d’impact montrent que « les variations mensuelles […] n’apparaissent pas particulièrement dégradées » par rapport à la tendance baissière déjà engagée depuis 2022.
Autrement dit, la baisse des ventes observée ne s’explique pas par les 3 € de frais de livraison, mais par un mouvement structurel antérieur (inflation, post-Covid, mutation des usages).
Le rapport met en avant un effet de redistribution plutôt qu’un effet de contraction. Selon le ministère, l’encadrement des frais de port a favorisé un report d’une partie des achats vers les points de vente physiques ou les circuits alternatifs.
Si la mesure visait explicitement à « renforcer l’équité » entre librairies et acteurs du commerce en ligne; ce rééquilibrage se retrouverait, doucement, dans les indicateurs présentés. D’un côté, la progression de la part de marché des librairies et de l’autre, le recul du canal en ligne dans la période récente, ce qui accrédite l’hypothèse d’un rééquilibrage.
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Un point sensible concernait les publics fragiles ou éloignés des librairies. Sur ce terrain, le rapport tranche clairement : il n’identifie pas d’effet d’éviction. En outre, le ministère estime que les éventuelles baisses observées dans certains segments ne relèvent pas d’un obstacle financier nouveau, mais de recompositions de pratiques d’achat, notamment un détournement vers d’autres circuits ou offres.
Reste une inconnue décisive : Madrid n’a pas encore présenté de texte, ni de barème, ni de calendrier. À ce stade, seule la direction politique est claire : réduire l’avantage prix de la vente à distance pour tenter de redonner de l’air aux librairies indépendantes.
Crédits photo : Aisano CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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