Sortir les grumes des forêts
Flying Whales est née en 2012 en grande partie grâce à une rencontre avec des… forestiers. C’est en effet l’Office national des forêts (ONF) qui est l’un des déclencheurs du projet en expliquant aux promoteurs de l’entreprise leurs difficultés. « La grande richesse de la forêt, c’est son sol qui reste vierge et naturel, explique Aymeric Albert, directeur scientifique de l’ONF. Or, pour exploiter les arbres dans des endroits reculés, en plaine comme en montagne, nous devons ouvrir des chemins très impactants pour ces sols et souvent trop chers pour être rentables. Nous cherchons donc des solutions qui nous permettent de sortir les grumes sans détruire l’environnement ». D’autant que les zones éloignées doivent être régulièrement exploitées sous peine de voir la forêt mourir sur pied. L’ONF constate aussi qu’elle y perd une partie de ses revenus. La forêt publique produit en effet 12 millions de mètres cubes de bois par an, soit le tiers de la production nationale.
Le dirigeable apparaît immédiatement comme une solution séduisante. C’est un mode de déplacement de gros volumes, peu polluant et qui se joue des reliefs et des obstacles, ce qui incite l’ONF à devenir partenaire de la nouvelle entreprise. Flying Whales ne manque pas en effet d’arguments environnementaux. Bien qu’alimentée par du kérosène, la consommation des moteurs électriques est beaucoup moins émettrice de gaz à effet de serre que chez son concurrent le plus immédiat, l’hélicoptère. « Les bilans carbones que nous avons commandés auprès des bureaux d’études spécialisés montrent que le dirigeable émet 10 fois moins de gaz à effet de serre qu’un hélicoptère », assure Tanguy Lestienne.
La construction du dirigeable. Crédits : Flying Whales
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Des capacités d’emport hors normes
Surtout, il assure un service bien supérieur. Alors que l’hélicoptère ne peut emporter que quatre tonnes de matériel, ce qui le confine la plupart du temps à des travaux de maintenance, notamment sur les lignes du réseau électrique, le dirigeable, lui, supporte des charges de 60 tonnes qu’il peut emporter sur 1000 kilomètres pour une vitesse maximale de 100 km/h. « La soute de notre modèle LCA60T fait 96 mètres de long pour 8 mètres de hauteur et 7 mètres de large quand celle d’un Airbus A400 de transport de matériel militaire fait 17 mètres de long pour 4 de côté », détaille Tanguy Lestienne.
Embarquement de grumes à bord du dirigeable. Vue d’artiste. Crédits : Flying Whales
Durant la décennie 2010, les ingénieurs affinent les caractéristiques de la nouvelle génération des plus légers que l’air. L’hydrogène de l’Hindenburg, très inflammable, est remplacé par de l’hélium. 200 000 m3 de ce gaz plus léger que l’hydrogène non pressurisés et confinés dans 14 cellules sont nécessaires pour assurer les 60 tonnes d’emport. L’appareil fait 200 mètres de long pour 50 mètres de diamètre. Sa structure est composée de 12 kilomètres de poutres en matériaux composites et carbone recouvertes d’une enveloppe de textile technique. Celle-ci comporte une double peau afin de maintenir l’hélium à la même température que l’air extérieur. En montant en altitude, ce gaz en effet se dilate, ce qui implique que l’appareil ne peut dépasser l’altitude de 3000 mètres. Pour l’ONF, pas besoin d’aller si haut. « On peut imaginer un premier voyage pour amener le matériel d’exploitation sur site, puis ensuite un regroupement des grumes sur un seul endroit pour les sortir de la forêt par les airs », estime Aymeric Albert.
Un puzzle géant assuré par de grands industriels
Les principes de conception du LCA60T adoptés, les ingénieurs se sont mis en quête des entreprises aptes à leur fournir les éléments de l’engin : structures, moteurs électriques, génératrices, agencement du cockpit, treuils, etc. L’industriel Evolito fournit ainsi des moteurs électriques de 250 KiloWatts de puissance. « Jamais autant de puissance électrique n’aura été embarqué à bord d’un engin volant », souligne Tanguy Lestienne. Honeywell fournit les génératrices électrique et Air Liquide est évidemment partie prenante pour l’hélium. Le spécialiste du levage industriel REEL a conçu le système de levage aptes à soulever les charges à descendre ou à remonter du sol. La société de Tarbes Daher a élaboré et produit la nacelle destinée à accueillir le système de génération de puissance construit par Pratt & Whitney, la boîte de transmission fournie par Safran, et la génératrice d’un MégaWatts d’Honeywell. Les commandes de vol ont été confiées à Thales sur la base d’algorithmes dont Flying Whales assure la conception. C’est un fabricant de machines industrielles, le groupe ADF de Vitrolles (Bouches-du-Rhône) qui a conçu la porte de la soute longue de 100 mètres pour 8 mètres de large.

Le projet d’usine de Laruscade. Crédits : Flying Whales
C’est donc à Laruscade que seront assemblés toutes les pièces du puzzle du LCA60T pour une production en chaine. L’usine qui devrait ouvrir en 2027 comportera deux bulles de 250 mètres de long pour 70 mètres de haut. « Il ne s’agira pas seulement d’assemblages car de nombreux brevets seront certainement déposés pour protéger des innovations telles que, par exemple, le processus de production de treuils interconnectés », précise Tanguy Lestienne. Des machines spécialement adaptées à ces nouvelles configurations devront être conçues et les 300 salariés devront inventer de nouveaux métiers. Deux autres sites de production devraient suivre au Canada et en Asie.
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De très nombreux marchés
En 2024, Flying Whales s’est scindé entre une entité d’ingénierie et une autre de services. « Il nous est apparu en effet que nous devions à la fois définir le cadre réglementaire de cette nouvelle façon de voler et développer par ailleurs de nouveaux marchés ». L’entreprise a entamé ainsi une collaboration avec l’agence européenne pour la sécurité aérienne (EASA) pour définir la règlementation en termes d’opérations aérienne en dirigeable, un travail aujourd’hui en cours de finalisation. La recherche de nouveaux marchés a, elle, apporté son lot de surprises. « Nous avons plus de 90 accords commerciaux, 300 clients qui sont aujourd’hui acquis, et plus de mille sont actuellement prospectés », s’enorgueillit Tanguy Lestienne.
Si le domaine forestier fait figure de pionnier, de nombreux secteurs ont des problèmes de connexion avec des zones difficiles d’accès ou simplement des difficultés de transports d’engins encombrants. C’est le cas de l’éolien avec aujourd’hui des machines de 20 MW qui nécessitent des pales de 110 mètres de long difficiles à déplacer par route, d’autant plus si le parc est situé dans une région difficile d’accès. Flying Whales assure pouvoir assurer des déplacements 56% moins chers que par la route. Autre application : le déplacement de gros colis pour l’industrie. Marché visé : ceux de l’aéronautique et du spatial. Un dirigeable serait quatre fois moins cher qu’un Beluga, le plus gros avion de transport. « Cela correspond parfaitement à nos enjeux de transition écologique du centre spatial de Guyane », assure ainsi Marie-Anne Clair, directrice du centre spatial de Kourou sur le site de Flying Whales. L’humanitaire est également un secteur intéressé. Le dirigeable pourrait devenir le moyen le plus efficace pour apporter des aides à des populations touchées par une catastrophe naturelle et qu’on peut difficilement joindre du fait de la destruction des infrastructures routières. Le dirigeable pourrait également acheminer des hôpitaux de campagne.
Des projets partout dans le monde
Flying Whales n’est pas la seule entreprise à lorgner le plus léger que l’air, mais le secteur reste encore très embryonnaire. En France, Dassault Systems développe son propre dirigeable de transport lourd gonflé à l’hydrogène et annonce un appareil finalisé pour 2029. Depuis 2020, il est possible de faire une visite aérienne du lac de Constance en Allemagne en dirigeable, une activité pour l’instant touristique qui rend hommage au grand pionnier, le comte Ferdinand von Zeppelin, natif de cette région. En Californie, la société « Lighter than air research » (LTA) financée par le fondateur de Google Sergey Brin, teste « Pathfinder one » qui a obtenu une autorisation des vols d’essai fin 2025 par l’administration américaine. En Chine, l’AS700 a également reçu une autorisation de vol d’essai. A l’inverse de Flying Whales qui construit sa chaîne de fabrication avant de tester un prototype, Chinois et Américains ont préféré en passer par des essais en vol. Aux missions civiles, ces deux derniers projets ajoutent des missions de surveillance et de police.
Cette agitation pourrait bien être le début d’une nouvelle aventure aéronautique. Les multiples utilisations possibles, alliées à des performances techniques et environnementales, notamment en émissions de gaz à effet de serre, donne de grands espoirs aux pionniers. Avec son usine de Laruscade, Flying Whales annonce la première industrialisation des plus légers que l’air. Les études prospectives tablent sur 160 dirigeables en 2038, plus de 800 à terme dans le monde. Dans cette course, Flying Whales n’a pas uniquement son usine comme atout. Le 13 février 2026, l’entreprise a annoncé avoir choisi l’aéroport d’Agen (Lot-et-Garonne) comme lieu d’installation de son dirigeable école et a annoncé le recrutement d’une dizaine de mécaniciens et « d’arrimeurs ». Car il va falloir évidemment former des pilotes, des techniciens de maintenance, des spécialistes des procédures d’arrimage. Tout un écosystème qui n’existe pas aujourd’hui.
Source:
www.sciencesetavenir.fr





