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Entre souvenir et devenir, avec la Martiniquaise Anne Terrier

Récit à la fois biographique et autobiographique, le nouveau livre d’Anne Terrier propose une enquête émouvante dans la vie peu commune de son père, le poète Roger Giroux qui marqua le Paris littéraire de l’après-guerre. Dans les interstices de ce récit tiraillé entre admiration et incompréhension, se dessine l’histoire plus tourmentée de l’auteure, celle de sa venue à l’écriture et à la littérature à l’ombre d’un père solaire. Une double enquête familiale et personnelle menée avec grâce et profondeur par une plume qui creuse, ne cédant rien à la naïveté du souvenir.

Après un long silence est le nouvel opus de la Martiniquaise Anne Terrier. Cette dernière s’est fait connaître en publiant chez Gallimard, dans la collection « Continents noirs », ses deux premiers romans sur la Martinique dont sa famille maternelle est originaire. Son troisième livre n’est pas tout à fait un roman, mais plutôt un récit de vie dont l’essentiel de l’action se déroule dans le Paris littéraire de l’après-guerre. Il est consacré au père de l’auteure, le poète Roger Giroux qui a donné entre autres le recueil L’Arbre le temps, qui fut couronné par le prix Max-Jacob (1964).

Dans ce texte magique retraçant le temps perdu et retrouvé, tout fait référence, commençant par la photo jaunie de la couverture. Au premier plan, un couple de jeunes, lumineux et intenses. « Ils sont assis, décrypte l’auteure-narratrice, l’un en face de l’autre, autour d’une table de jardin en fer, penchée avec la plus grande concentration sur un échiquier. En arrière-plan, une grande étendue d’herbes, entourée de pins et de sapins, comme une clairière dans la forêt ». Le lecteur découvrira, chemin faisant, que la clairière en question n’est pas que littérale, elle est aussi métaphorique, faisant référence à un moment de clarté inattendu dans la vie des deux protagonistes. Ils jouent leur va-tout pour préserver cette lumière qui éclaire leur quotidien. La partie peut alors commencer.

Perçant et tourmenté

Pour les protagonistes d’Après un long silence, elle commence en été 1947, à Morzine, en Haute-Savoie. C’est là que se rencontrent pour la première fois les deux Parisiens de la couverture venus passer leurs vacances d’été dans un camp de jeunesse étudiante. Rapprochés par leurs goûts communs de la poésie et des jeux d’échecs, les deux tombent amoureux. Roger éperdument, quant à Madeleine, qui a un fiancé qui l’attend à Paris, se montre plus lente à réagir, mais ne pourra résister finalement au charme de ce garçon au regard perçant et tourmenté. Professeur d’anglais dans une institution privée, le jeune homme nourrit la secrète ambition de devenir poète. Leur idylle est (inter)rompue par la fin des vacances.

Couverture de Après un long silence, le nouveau livre de la Martiniquaise Anne Terrer. © Bartillat

De retour à Paris, ils continuent de se voir, mais bientôt leurs chemins se séparent lorsque Madeleine, sous la pression de ses parents, finit par épouser son anthropologue de fiancé. Ils ne se verront plus pendant vingt ans. Entre-temps, Roger s’est marié, il a lui aussi fondé une famille et, last but not least, s’est réalisé professionnellement en rejoignant la fameuse « Série noire » chez Gallimard en tant que correcteur et éditeur. Il est aussi traducteur de plusieurs auteurs anglo-américains de renommée mondiale, de Lawrence Durrell à Edna O.Brien, en passant par W.B. Yeats, prix Nobel de littérature. Parallèlement, il écrit, surtout de la poésie, réussissant même à s’imposer sur la scène littéraire parisienne comme un poète majeur, admiré par ses pairs et primé par des prix prestigieux.

Or, ce que Roger ne sait pas, c’est que leur rupture n’a pas empêché Madeleine de suivre de près les succès littéraires et professionnels de son ancien amoureux. Elle connaît par cœur sa poésie et collectionne les moindres articles de presse consacrés à son œuvre. Lui, pour sa part, n’a pu jamais oublier ce premier amour, qui lui a fait battre le cœur. Ils vont finir par renouer et entamer une correspondance empreinte d’admiration, d’attachement et d’élégance, que la mort prématurée de Roger en 1974 des suites d’un cancer du pancréas, viendra interrompre.

C’est l’histoire de ce père pas comme les autres que raconte Après un long silence. Il explore les ressorts secrets de la vie de Roger, mettant l’accent sur son idylle avec Madeleine le temps d’un été d’après-guerre, mais aussi sur ses impacts inattendus sur la propre vie de la narratrice, sa fille. Il se trouve que celle-ci a connu par le plus grand des hasards les fils de Madeleine dont l’aîné Thomas a été son colocataire en banlieue parisienne lorsqu’elle était étudiante. Ce sont les fils de Madeleine qui lui révèleront les tenants et les aboutissants de cette romance aussi secrète qu’émouvante de leurs parents.

C’est encore par le biais de l’un de ses fils que Madeleine lui fera parvenir ses archives personnelles composées de ses correspondances, des poèmes, des pages de son journal intime, qui témoignent de la profondeur de ses liens avec cet « autre homme de sa vie ». « Je ne saurais jamais ce qui s’est passé entre eux à Morzine au cours de l’été 1947, mais ce dont je suis sure, confie Anne Giroux-Terrier, c’est qu’ils ont su transformer leur amour-amitié en un attachement profond qui survit aux contingences de la vie. »  

La vie est un roman

La vie de Roger Giroux était un roman. Né dans une famille lyonnaise, d’extraction modeste, avec une mère qui empêchait son mari et son fils de lire, il sut s’arracher à ce qu’il appelait la « déchirure de vivre » en sublimant la vie à travers la poésie. Ses tentatives de donner corps dans ses poèmes au « fantasme d’un retour à la pureté présumée de l’avant-langue, du cocon », lui vaudront l’un des prix littéraires français les plus prestigieux et les témoignages de Blanchot, Char, Dupin, du Bouchet, Roger Laporte, Edouard Glissant.

Bouleversé par ce succès, il faillit même se tuer au volant de sa voiture, raconte sa fille. Pour son épouse Damienne qui fait quelques rares apparitions dans le récit, c’était une forme de suicide, qui lui rappelait, écrit l’auteure, « à celui de l’écrivain italien Cesare Pavese, survenu moins d’un an après qu’il ait reçu le prix Strega, l’un des plus prestigieux prix italiens de littérature ». Enfin, il y a aussi quelque chose de romanesque, voire romantique, dans sa relation avec Madeleine dont le film préféré était Jules et Jim de Truffaut.

Comment s’étonner alors que la biographie que consacre au destin peu commun de ce père sa fille devenue écrivaine à son tour, ait l’allure d’un roman ? Il ne s’agit pas ici d’un récit imaginaire, mais d’un roman qui prend son « ancrage dans le réel, quelque chose de l’ordre d’une ligne de conduite qui vous retient de chuter », comme l’écrit l’auteure, en évoquant la littérature moderniste qu’elle a découverte après la mort de son père en plongeant à corps perdu dans les Virginia Woolfe, les Simone de Beauvoir, les Doris Lessing, les Anaïs Nin, pour ne citer que celles-là. Ces échos font que le lecteur ne sort pas indemne de ces pages où retentit, dans les interstices du récit de la romance de Roger et de Madeleine, l’affirmation de la voix de l’auteure, une voix riche de toutes les révoltes tues, une voix perdue et retrouvée, comme le suggère le titre du livre d’Anne Terrier : Après un long silence.

Oui, dans ces pages, tout fait référence et sens.   

Après un long silence, par Anne Terrier. Éditions Bartillat, 201 pages, 20 euros.


Source:

www.rfi.fr

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