Des récits attribués à Manuel Chaves Nogales refont surface près de neuf décennies après leur première parution, dans un contexte qui éclaire autant l’histoire littéraire que celle de la presse en exil. Comme le relate El País, l’éditeur sévillan Renacimiento publiera le 18 mai Guerra total, un volume de onze textes liés à la guerre civile espagnole, retrouvés pour l’essentiel dans Madrid, une revue destinée aux réfugiés espagnols et imprimée en France en 1937-1938.
Un écrivain majeur du reportage européen
Né à Séville en 1897 et mort à Londres en 1944, Chaves Nogales occupe une place singulière dans la prose documentaire du XXe siècle. Les éditions Verdier le présentent comme l’une des grandes figures de la presse espagnole de l’entre-deux-guerres, tour à tour grand reporter, rédacteur en chef et directeur de quotidiens majeurs. Il fut également l’auteur de reportages décisifs sur l’URSS, l’Allemagne nazie, la tauromachie ou la guerre d’Espagne.
Cette redécouverte importe donc parce qu’elle touche un auteur dont l’œuvre n’a cessé de gagner en relief depuis sa réhabilitation éditoriale : Guerra total se présente comme un prolongement de A sangre y fuego, le recueil paru en 1937 qui a fixé durablement sa manière : des faits réels, traités avec des moyens narratifs empruntés au roman, sans céder à l’emphase ni au plaidoyer partisan.
Les onze textes aujourd’hui réunis ne posent pourtant pas tous le même degré de certitude. Trois sont signés par Chaves Nogales de son vivant — dont deux demeurés inédits en livre — tandis que huit autres ont paru sous d’autres noms.
L’éditeur Abelardo Linares les lui attribue, au motif d’une continuité de ton, de construction et de regard. María Isabel Cintas, spécialiste de référence, conteste cette extension du corpus et juge l’hypothèse insuffisamment établie.
Une revue française en chambre d’écho de l’exil
C’est là que l’information devient particulièrement significative. La plupart de ces récits ont paru dans Madrid, publication de courte durée sortie en France pour un lectorat d’exilés espagnols. Neuf des onze textes y furent publiés. Le même article rapporte qu’Abelardo Linares voit en Chaves Nogales le directeur officieux de cette revue, ce qui renforce le lien matériel entre l’écrivain, son exil français et cette série d’« épisodes et scènes de la guerre civile espagnole ».
La portée de cette résurgence dépasse ainsi le simple ajout bibliographique. Elle remet au premier plan un moment précis : celui d’une écriture déplacée hors d’Espagne, façonnée depuis la France, pour des lecteurs eux-mêmes déracinés.
Le fait que ces textes ressurgissent dans une revue oubliée imprimée de ce côté-ci des Pyrénées redonne aussi une épaisseur concrète aux circulations éditoriales de l’exil républicain, souvent évoquées de manière abstraite, mais plus rarement documentées par une telle suite narrative.
La publication annoncée par Renacimiento donne enfin une matérialité neuve à ce dossier : Guerra total, inscrit dans la « Biblioteca Chaves Nogales », comptera 328 pages. Mais l’intérêt du volume tient moins à son seul lancement qu’à ce qu’il rouvre : une question d’attribution, un pan méconnu de la presse hispanophone publiée en France et la possibilité d’observer comment un écrivain de l’exil continuait à transformer le témoignage en littérature de haute précision.
Crédits photo : Instituto Cervantes
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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