Ils ne sont pas encore en une de Paris-Match, mais entre le RN et le patronat, le flirt se poursuit. Jordan Bardella a participé, lundi 20 avril, à un déjeuner avec le comité exécutif du Medef. « Je ne suis pas de gauche. Je n’ai pas l’entreprise honteuse », a lancé le président du Rassemblement national à son arrivée.
Cravaté et costumé comme à son habitude, un dossier bleu sous le bras, il pouvait passer pour un jeune cadre sollicitant un entretien d’embauche. « Ce n’est ni une audition ni un grand oral. Il faut qu’il y ait un dialogue », assure François Durvye, conseiller spécial de Jordan Bardella, qui considère qu' »il est tout à fait normal que le Medef discute avec la première formation politique ».
Cette rencontre avait été précédée d’une lettre ouverte aux patrons, révélée au matin, signée conjointement par Marine Le Pen et Jordan Bardella. Les deux leaders du RN écrivent qu’ils souhaitent « associer » les chefs d’entreprise « à (leur) réflexion visant à identifier et à lever les verrous normatifs qui freinent le développement économique de la France ».
Marine Le Pen avait déjà dîné le 7 avril avec des grands noms du CAC 40 : Bernard Arnault, les PDG de Capgemini et Accor, ou encore celui de TotalEnergies, dans le cadre d’une rencontre avec le club Entreprise et Cité, comme l’a révélé Le Nouvel Obs.
Et le carnet de rendez-vous n’a pas fini de se remplir. Alexandre Loubet, député de Moselle qui a rédigé un rapport parlementaire sur l’industrie, Ambroise de Rancourt, directeur de cabinet de Marine Le Pen, et François Durvye auront « la mission de rencontrer les principales fédérations professionnelles françaises ainsi que les organisations représentant le monde économique afin d’identifier, avec elles, les normes néfastes à l’activité du pays ».
Pour le RN, il s’agit de rassurer le monde économique sur la crédibilité de son programme et, au-delà, de séduire un électorat CSP+, les catégories sociales les plus favorisées, qui jusqu’à présent faisait défaut au parti de Marine Le Pen. « On rencontre des patrons depuis longtemps. En vérité, ce n’est pas radicalement nouveau », assure François Durvye. Cette entreprise de séduction s’avère-t-elle payante ? « Ce n’est pas le premier ni le dernier déjeuner de ce type », explique-t-on dans les instances du Medef.
La première organisation patronale de France rappelle que tous les chefs de parti représentés au Parlement seront reçus par son comité exécutif. Et Patrick Martin a tenu à démentir, le 15 avril lors d’une conférence de presse, tout lien idéologique ou volonté de soutenir la candidature d’un représentant de l’extrême droite à l’élection présidentielle. « Je veux crever cette baudruche selon laquelle le patronat aurait massivement pris parti pour le Rassemblement national : je vous le dis les yeux dans les yeux, c’est faux », a certifié le patron des patrons.
Il n’empêche, le ton contraste avec celui de Laurence Parisot, qui publiait en 2011 un livre intitulé Un piège bleu Marine. L’ancienne patronne du Medef y développait l’idée que le RN est « une menace pour la France ». À l’époque, Marine Le Pen avait réclamé un débat public avec elle. « Je pense que vous incarnez un modèle économique en parfaite opposition avec le mien », lui répondait la candidate à la présidentielle dans une lettre ouverte.
Aujourd’hui, Patrick Martin prône une forme de pragmatisme. « Peut-on exclure le RN du spectre de nos contacts politiques ? Evidemment non, parce que c’est une formation qui pèse lourd au Parlement », a-t-il expliqué lors de sa conférence de presse, soulignant ainsi une différence avec l’époque Parisot, « où la perspective d’une accession au pouvoir du RN était assez éloignée ». Mais il dément encore tout rapprochement. « La question est de savoir qui épousera nos convictions de manière convaincante », tout en soulignant que le Medef était notamment pro-européen, libéral et favorable à « une démocratie apaisée ».
Une « ligne Parisot » existe toujours au sein des patrons. Elle est défendue par Pascal Demurger, directeur général de la Maif. Dans une tribune publiée le 12 avril par Le Monde, il déplore « la marque supplémentaire de respectabilité » donnée par ces rencontres. « Beaucoup le font avec le souci de limiter la casse, ou plus cyniquement pour quelques-uns de ménager leurs arrières, mais c’est une erreur tactique autant qu’une illusion politique » écrit le coprésident du Mouvement impact France, une organisation patronale qui veut fédérer l’ensemble des entreprises engagées dans la transition écologique et sociale.
Bernard Cohen-Hadad, président de la CPME Paris, lui répond dans une autre tribune publiée par La Nouvelle Revue politique. « Nous ne sommes plus au temps des excommunications de salons parisiens, mais à celui des bilans comptables et des défis de terrain », écrit cet habitué des plateaux télé. « Echanger avec un chef de parti, ce n’est pas l’approuver ni encore moins l’adouber : c’est l’écouter et l’informer, le défier, voire le corriger » poursuit-il. « Le regard des patrons a évolué sur la politique du RN parce que celui-ci a évolué sur ses propositions économiques », complète-t-il auprès de franceinfo. Et de citer la baisse des impôts de production ou encore celle des charges sociales pour les entreprises, proposées par le RN.
Les prises de position de Jordan Bardella, notamment sous l’impulsion de son conseiller François Durvye, sont plus libérales que celles défendues lors des campagnes présidentielles de 2017 et 2022. « On sent quand même qu’il y a une différence entre lui et Marine Le Pen. Là, on est face à des gens pro-business. Ça s’est bien passé, on a poussé nos idées. Après, il y a des divergences, c’est normal », témoigne un des patrons qui a participé au déjeuner lundi.
Mais la ligne plus sociale de Marine Le Pen pèse toujours. « Il y a une volonté de montrer son sérieux économique, mais cela n’empêche pas le RN de voter avec LFI pour des augmentations de taxes ou d’impôts à l’Assemblée nationale », commente Bernard Cohen-Hadad. « C’est difficile de se faire une idée du programme économique du Rassemblement national », estime auprès de franceinfo Michel Picon, président de l’U2P. « Leur comportement au Parlement est un peu attrape-tout, j’ai du mal à avoir de la visibilité », poursuit le représentant des professions de l’artisanat et des commerces de proximité.
Ce sont, historiquement, une des cibles des programmes depuis les années 1980. « Dans notre secteur, il y a indéniablement des gens qui sont proches du RN et de ce qu’il porte », reconnaît Michel Picon, mais « il y a aussi des LFIstes », rappelle celui qui a été invité en janvier à l’Institut La Boétie, le think tank de Jean-Luc Mélenchon. Il n’a d’ailleurs pas encore rencontré de représentants du parti d’extrême droite, même si une date doit être fixée. « Je ne cours pas après, mais je ferai mon travail pour défendre les intérêts de mon secteur », explique-t-il à franceinfo, s’étonnant du peu d’empressement du RN à le consulter.
« Il considère que l’électorat du monde artisanal lui est acquis. Et puis, les artisans ne sont pas de généreux donateurs », ironise-t-il, sur les difficultés du parti à financer ses campagnes électorales. « Le RN a aussi peut-être les yeux de Chimène envers les grandes entreprises pour trouver de l’argent », fait mine de s’interroger Bernard Cohen-Hadad. « Mais ce n’est pas parce que les patrons parlent au RN qu’ils vont le financer », s’empresse de marteler le président de la CPME Paris.
Source:
www.franceinfo.fr





