« Les portes restent fermées » : tel était le constat de la Fédération des aveugles et amblyopes de France dans un texte publié le 23 avril dernier dans nos colonnes. L’organisation déplorait le manque crucial d’accessibilité des portails numériques des bibliothèques et médiathèques, lequel prive les personnes atteintes d’une déficience visuelle d’un service public pourtant garanti au reste de la population.
Sollicité, le ministère de la Culture, qui effectue le même constat que la fédération, avance plusieurs pistes dans l’entretien ci-dessous, et revient par ailleurs sur la situation particulière de Gallica, le portail patrimonial de la Bibliothèque nationale de France.
Comment s’expliquent les importants retards pris par les bibliothèques publiques pour la mise en accessibilité des services publics numériques ? Quelles sont les actions du ministère de la Culture pour rendre cette accessibilité concrète ?
Ministère de la Culture : Le ministère de la Culture dresse malheureusement le même constat que la Fédération des aveugles et amblyopes de France : les bibliothèques des collectivités territoriales sont en retard dans la prise en compte des obligations réglementaires d’accessibilité numérique de leurs sites et portails. L’ont aussi confirmé les éditions successives du « Baromètre de l’accessibilité numérique en lecture publique » qu’il a réalisé en 2014, 2016, 2019 et 2023 et dont la dernière édition est consultable à cette adresse.
Même si une légère progression a été observée au fil des différentes éditions, le ministère de la Culture a pleinement conscience des efforts à poursuivre pour que les bibliothèques proposent aux personnes empêchées de lire en raison d’un handicap un parcours de lecture numérique accessible de bout en bout.
Même si le ministère de la Culture ne saurait se substituer aux responsabilités des collectivités territoriales, il communique sur les enjeux réglementaires et accompagne les bibliothèques territoriales. Ces derniers mois, il a organisé des webinaires sur l’accessibilité numérique en bibliothèque, animés par des experts, et a publié, en décembre 2025, un guide à l’attention des professionnels des bibliothèques et des centres de documentation et d’information, « Accessibilité en bibliothèques et en CDI ».
Ce guide a été élaboré de manière collégiale avec des représentants des bibliothèques publiques de tous horizons. Il consacre un chapitre entier à la conduite de projets numériques accessibles, avec des recommandations pour la rédaction des cahiers des charges et la réception des livrables, ainsi qu’une partie sur la contribution accessible sur le web (documents web, bureautique ou de communication, description des images, etc.).
Ce travail collectif se poursuit aujourd’hui avec une réflexion sur les besoins en formation des « référents accessibilité » dans les différentes bibliothèques.
Comment justifier, par ailleurs, que ces non-conformités, pourtant constatées, s’installent dans la durée ? Quelles mesures envisage le ministère de la Culture pour améliorer la situation ?
Ministère de la Culture : En vue d’améliorer la situation, le ministère de la Culture étudie la possibilité de conditionner le versement de certaines aides (par exemple, au titre du concours particulier Bibliothèques au sein de la dotation générale de décentralisation) à la publication par la bibliothèque territoriale de la déclaration d’accessibilité et du schéma pluriannuel d’accessibilité.
Néanmoins, le nœud du problème réside ailleurs, dans les « outils métier », qu’il s’agisse des systèmes intégrés de gestion de bibliothèques ou des outils de publication de leur site web.
L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique est chargée de veiller au respect des obligations relatives à l’accessibilité des services numériques, notamment ceux qui sont ouverts au public, comme les sites et portails de bibliothèques. Le ministère de la Culture dialogue avec elle sur le sujet. En revanche, il n’existe pas de contrôle pour les outils numériques développés par les éditeurs pour les bibliothèques.
Peut-être faudrait-il prévoir un remboursement des crédits versés par l’État par le concours particulier relatif aux bibliothèques de la DGD, lorsque les outils numériques achetés ne permettent pas de satisfaire aux critères du Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité ?
Pour la bibliothèque numérique Gallica plus spécifiquement, pourquoi la BnF n’a-t-elle pas travaillé à une amélioration de son taux de conformité ?
Ministère de la Culture : À la suite de l’audit de conformité réalisé fin 2022 par la société Access42, la Bibliothèque nationale de France (BnF) a immédiatement engagé une démarche structurée pour améliorer l’accessibilité de ses services numériques. Après une année 2023 consacrée au cadrage technique et budgétaire, le projet de refonte de Gallica a été lancé début 2024, pour une période de trois ans.
Ces travaux s’inscrivent dans un effort global d’investissement, représentant plusieurs millions d’euros, incluant à la fois la refonte de Gallica et l’amélioration de l’accessibilité des documents. Les enjeux d’accessibilité sont pleinement intégrés à l’ensemble des chantiers, qu’il s’agisse des choix d’ergonomie, des développements techniques ou des modalités de mise à disposition des contenus.
Le taux de conformité de 39,69 % évoqué dans la tribune de la Fédération des Aveugles et Amblyopes de France publiée dans leurs colonnes au sujet de l’accessibilité au livre numérique, correspond aux résultats de l’audit réalisé en 2022. Il reflète donc un état antérieur aux travaux de refonte de Gallica engagés début 2024 et ne rend pas compte des évolutions déjà intervenues. Un audit partiel réalisé en 2024, ainsi qu’un pré-audit récent font apparaître des progrès significatifs, avec un taux de conformité désormais proche de 60 %. Un audit complet sera réalisé à l’issue du chantier de refonte afin d’établir un état des lieux actualisé sur l’ensemble du périmètre, et sera intégré à la déclaration de conformité.
Au-delà de l’interface, Gallica offre l’accès à plus de 11 millions de documents, numérisés sur près de trente ans, selon des standards qui ont évolué dans le temps. Une part de ces documents, notamment les plus anciens, présente des limites structurelles en matière d’accessibilité.
Une remise à niveau exhaustive supposerait des opérations de retraitement ou de renumérisation à très grande échelle, dont le coût ne pourrait être supporté par la BnF. Dans ce contexte, la BnF privilégie une démarche progressive, en mobilisant des technologies innovantes, notamment en s’appuyant sur des outils d’intelligence artificielle, permettant par exemple l’amélioration de la reconnaissance optique de caractères (l’OCR).
S’agissant des publics non-voyants, plusieurs actions concrètes sont engagées pour améliorer l’accessibilité des contenus et des parcours de navigation. Cela passe notamment par l’amélioration progressive de la qualité des OCR, afin de proposer des alternatives textuelles plus fiables, y compris pour des documents anciens.
Les travaux en cours portent également sur la navigation elle-même, avec des corrections visant à garantir une lecture plus fluide et une meilleure compatibilité avec les principaux lecteurs d’écran, tels que NVDA ou VoiceOver, ainsi que sur l’intégration de raccourcis clavier facilitant les usages sans recours à la souris. Enfin, la démarche s’appuie sur des phases de test avec des utilisateurs internes en situation de handicap, qui seront poursuivies à l’issue de la refonte, afin d’ajuster au mieux les évolutions engagées.
En complément, afin de répondre aux besoins des usagers, des dispositifs permettent de proposer, à la demande, des alternatives accessibles lorsque les documents ne le sont pas directement.
Les progrès sont engagés et se poursuivent, mais ils s’inscrivent nécessairement dans la durée, compte tenu de l’ampleur et de la nature des collections concernées.
Où en est le chantier de la création d’un portail national de l’édition accessible et adaptée ? Quand sa mise en ligne est-elle prévue ? Comment expliquer le retard pris par ce projet ?
Ministère de la Culture : Les ministères chargés de la culture et du handicap instruisent en ce moment le périmètre fonctionnel que le Gouvernement donnera au projet du Portail national de l’édition accessible et adaptée et au plan de production des documents adaptés.
S’agissant du Portail, la Bibliothèque nationale de France (BnF) a exploré, avec les associations représentant les personnes handicapées, une très large gamme de services possibles pour cet outil complexe, qui permettra notamment de repérer les livres répondant aux besoins des différents handicaps et d’accéder aux adaptations d’ouvrages déjà réalisées. La priorisation des services qui seront retenus doit allier les attentes des usagers, la simplicité et l’ergonomie de l’interface et la maîtrise des moyens humains nécessaires à son fonctionnement ultérieur. La Commission nationale du handicap de juillet prochain donnera l’occasion de présenter un point d’étape sur ce chantier important pour le ministère de la Culture.
Quelles sont les principales mesures du plan de production de documents adaptés remis au gouvernement par l’Institut national des jeunes aveugles (INJA) ? Quelles suites le gouvernement entend-il lui donner ?
Ministère de la Culture : La décision du Gouvernement sur le plan de production est liée à celle sur le Portail national de l’édition accessible et adaptée. Elle est, elle aussi, imminente. L’objectif est de lancer le plan cette année et de poursuivre sa mise en œuvre jusqu’à la fin 2027.
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Le plan de production devrait privilégier l’adaptation de titres et de formats dont la mise en accessibilité n’incombe pas aux éditeurs d’ici 2030, en application de la directive européenne correspondante. Il doit aussi permettre aux organismes adaptateurs d’améliorer leurs processus d’adaptation et leurs outils techniques.
Photographie : Médiathèque Alexis de Tocqueville – Caen (illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
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