L’effet le plus redoutable des crises énergétiques est leur capacité à se transformer en crises alimentaires. En 2007 et en 2008, les cours élevés du pétrole, l’essor des biocarburants et la hausse de la consommation de viande en Asie, combinés aux dynamiques spéculatives, ont provoqué une augmentation brutale des prix agricoles. Entre 2007 et 2008, le baril passait de 70 à 140 dollars. Dans le même temps, l’indice des prix alimentaires de l’Agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) bondissait de 70 %.
Comme les agricultures vivrières avaient été laminées par la concurrence internationale, cette envolée des prix provoqua d’immenses souffrances. Pendant que la chute de Lehman Brothers faisait trembler New York, près de 1 milliard de personnes souffraient de la faim. Des émeutes éclatèrent en Haïti, en Egypte, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Cameroun, en Indonésie… Le plus terrible est que cet enchaînement entre crise énergétique et crise alimentaire n’avait rien d’inévitable : c’est ce que nous apprend le premier choc pétrolier de l’histoire.
Durant l’été 1920, la Côte ouest des Etats-Unis s’enfonce dans une pénurie d’essence. Trois raisons à cette crise : une demande qui s’emballe avec l’essor de l’automobile ; la diffusion encore plus rapide du tracteur et une sécheresse qui frappe la région de 1919 à 1920. Privés d’eau et d’électricité hydraulique, de nombreux agriculteurs californiens sont contraints de recourir à des pompes fonctionnant à l’essence pour irriguer leurs terres. Et, au moment même où la consommation s’envole, l’offre se révèle rigide. L’isolement relatif de la Côte ouest limite les possibilités d’importation massive.
Très vite, une évidence s’impose : toutes les consommations ne se valent pas. Si l’automobile individuelle incarne la modernité, c’est bien l’agriculture qui apparaît comme le secteur vital à préserver. Sans carburant, pas d’irrigation, pas de tracteur, pas de moisson, pas de transport des produits périssables. De manière tout à fait remarquable, les compagnies pétrolières, plutôt que de laisser les prix s’ajuster, choisirent de hiérarchiser les usages grâce à un rationnement très strict. [L’industriel américain] John Davison Rockefeller aurait même été contraint d’écourter un périple en Californie… La pénurie d’essence de 1920 révélait une dépendance nouvelle de l’agriculture mais aussi la nécessité, en temps de crise, de distinguer l’essentiel du superflu.
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